Les Arméniens de France veulent survivre au génocide
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La négation
du génocide perpétré par les Turcs contre ses
ancêtres en 1915 a longtemps soudé la communauté
arménienne vivant en France. La reconnaissance de ce génocide
par le Parlement français, le 18 janvier 2001, aurait pu
faire se relâcher ces liens. Au lieu de cela, ils ont trouvé
d'autres batailles communes, d'autres moyens de garder leur double
identité.

Des rescapés
arméniens sauvés par la flotte française. On
compte aujourd’hui 450 000 Français d’origine
arménienne,
qui revendiquent de plus en plus leur double identité.
« L'identité
arménienne, c'est de savoir que ses ancêtres ont été
massacrés en toute impunité », lance Janine
Altounian. Son travail de psychologue l'a amenée à
étudier, des années durant, ce « trauma collectif
», dénominateur commun à tous les Arméniens.
Son ouvrage, La Survivance1, traite justement de cela, « continuer
à vivre malgré le déni des autres de la catastrophe
qui est arrivée à vos parents, vos grands-parents.
»
Ce génocide, les Français d'origine arménienne,
n'ont pas pu, ni voulu l'oublier. « Il a servi de ciment pour
l'ensemble des survivants », explique Jean-Claude Kebabdjian,
directeur du Centre de recherches sur la diaspora arménienne,
qui tente de fédérer toutes les associations arméniennes
; « Le non-dit, l'omission, le fait de ne pas exister dans
l'espace public, ou pire la négation a créé
un réflexe identitaire. »
Mais ce réflexe n'est pas venu tout de suite. Pour de nombreux
Arméniens qui venaient de fuir les pires persécutions
en Turquie parce qu'Arméniens, et donc différents,
il n'était pas question de revivre cela. Ils ne voyaient
qu'une solution : l'intégration, l'assimilation, devenir
plus français que les Français. Pas question de parler
arménien, d'évoquer sa différence. «
La peur a empêché la transmission de la culture arménienne
», raconte Janine Altounian.
Ce n'est que quelques années plus tard, qu'est ressorti ce
trauma. Dans les années 60, cinquante ans après le
génocide, un certain nombre d'entre eux a commencé
à ressentir comme une exaspération face à la
non-reconnaissance de leur histoire. C'est l'époque de la
création, dans plusieurs pays, des Comités pour la
défense de la cause arménienne, dont l'objectif est
de faire reconnaître par les Parlements nationaux le génocide
de 1915 par les Turcs, qui a fait entre 1,2 et 1,5 million de morts.
Une revendication
fondatrice
En France, où se trouvent 450 000 citoyens d'origine arménienne
(sur 550 000 en Europe), le Comité pour la défense
de la cause arménienne (CDCA) est particulièrement
actif. Pour son président, Serge Mardirossian, la reconnaissance
« était la revendication fondatrice pour la communauté
». Selon lui, « les Arméniens se sentaient très
Français, mais étaient très attachés
à leurs racines. Ils comprenaient mal pourquoi ce pays, pour
lequel ils s'étaient battus, ne reconnaissait pas leur statut
de victime. »
Le 18 janvier 2001, la France, par l'intermédiaire du Parlement,
« reconnaît publiquement le génocide arménien
de 1915 ». Un aboutissement pour Serge Mardirossian, mais
pas pour Janine Altounian : « le génocide des Arméniens
n'existe pas plus dans la mémoire collective occidentale.
Contrairement à la Shoah, à la traite des noirs ou
au colonialisme, les européens se sentent étrangers
à ce malheur. » Pour preuve, elle veut prendre le faible
nombre d'entrées qu'a fait le mois dernier un film comme
Ararat, d'Atom Egoyan, qui traite du traumatisme du génocide
pour les Arméniens d’aujourd’hui.
Pourtant, la demande de reconnaissance du génocide par la
France était pour les Arméniens un élément
fédérateur, « la Cause » qui les regroupait,
par-delà même leurs différences politiques.
Alliés dans l'adversité, les Arméniens ne risquent-ils
pas de se désolidariser maintenant que le combat est terminé
?
Cette question, Serge Mardirossian se l'est posée. Il reconnaît
qu'une partie des militants du CDCA ont décidé d'arrêter
le combat, qui avait pris l'essentiel de leur vie, après
cette date.
Pourtant, selon lui, après quelques mois de flottement, la
communauté s'est ressoudée. Jean-Claude Kebabdjian
en est sûr, la reconnaissance du génocide, loin d'affaiblir
la communauté, la libère au contraire d'un poids.
« On n'est pas Arménien à cause du génocide
», lâche-t-il sévèrement.
Fondamentalement pour lui, « il faudrait que la Turquie finisse
par accepter de regarder l'Histoire en face ». De nouveaux
combats naissent donc pour les Arméniens de France, qui entendent
peser de tout leur poids sur la destinée de la Turquie en
Europe. « Nous ne sommes pas revanchards », explique
toutefois M. Kebabdjian. « Nous n'en voulons pas aux Turcs
de 2003. Nous voulons juste amener la société turque
à être confrontée à cette mémoire,
et pourquoi pas par la voie diplomatique. »

Défilé des Jeunes-Turcs
en 1908. Le parti nationaliste prend le pouvoir cette année
là.
Il est à l’origine du génocide d’un million
et demi d’Arméniens de Turquie à partir de 1915.
Lutter contre
le négationnisme
Le CDCA compte désormais « empêcher tout négationnisme
» de ce qui est maintenant reconnu. Il a lancé un observatoire
chargé de répertorier les négations du génocide.
Il demande l'extension de la loi Gayssot, qui punit déjà
ceux qui remettent en cause l'existence de l'holocauste, à
tous ceux qui nieraient le génocide arménien.
Maintenant que ce travail a été fait, Serge Mardirossian
pense qu'une communauté arménienne structurée
va enfin pouvoir naître : « Nous allons défendre
l'enseignement et la diffusion de la langue, de la culture arménienne.
»
Et sur ce sujet, ce n'est pas Monique Kassarian qui risque de le
contredire. Cette institutrice à la retraite a monté,
à partir de 1991, l'école primaire bilingue Saint-Mesrop
(voir encadré), à Alfortville, où est regroupée
une très forte communauté arménienne. Elle
qui n'a fait sa carrière que dans l'école publique,
qui cite Jules Ferry à tout bout de champ, a pourtant fait
le choix de devenir la directrice de cet établissement privé,
le seul à pouvoir permettre à des jeunes enfants de
parler arménien. « La langue arménienne est
un préalable. Les Arméniens ont un héritage
lourd à porter. Pour connaître cet héritage,
il faut commencer par l'apprentissage de la langue. »
Mais ce type d'établissements pose problème à
Janine Altounian. Selon elle, ils participent à « refermer
les Arméniens sur leur communauté ». «
L'apprentissage de la culture arménienne n'est pas une fin
en soi, il faut surtout la transmettre dans les pays où nous
vivons désormais », imperturbablement, elle en revient
toujours au même point, « transmettre le drame collectif
».
Dans son bureau du Centre de recherche, Jean-Claude Kebabdjian reconnaît
que c'est là l'histoire de sa vie, cette impossibilité
héréditaire à oublier son « origine catastrophique
» : « Ce n'est pas possible que je fasse cela à
ma famille, moi qui suis un rescapé accidentel. J'ai une
dette envers mes ancêtres », une dette inextinguible.
Renaud Ceccotti-Ricci
1 La Survivance, traduire le trauma collectif, de Janine Altounian,
Dunod, 2000, 194 p., 22,86 euros.
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L’école
bilingue ou le mélange des cultures
Pierre, Elena, Marie, Sevan, Armen, Vahag. Sur le mur, les
prénoms des élèves de Saint-Mesrop, à
Alfortville, sont à l'image de leur école :
bilingues. En dessous, accrochés au portemanteau, un
gros blouson, de marque française, côtoie un
vieux parka orné d'un bonnet de foot d'une équipe
arménienne.
À Saint-Mesrop, les enfants sont presque tous nés
en France. Mais si certaines familles sont installées
en France depuis des dizaines d'années, d'autres sont
arrivées dans les années 90 d'Arménie,
du Liban ou d'Iran, pour fuir les difficultés économiques.
Monique Kassarian, l'ancienne directrice qui a monté
l'école primaire le confirme : « Au départ,
en 1991, presque tous les enfants venaient de familles récemment
immigrées. Lorsqu'elles ont vu les bons résultats
de l'école, les familles d'Arméniens vivant
en France depuis plusieurs générations, ont
décidé d'y envoyer leurs enfants. »
Aujourd'hui la directrice a changé. Firarpie Kossoyan
a remplacé Mme Kassarian. Elle même est née
en Arménie et est venue en France il y a quelques années.
« La différence d’origine, ils ne la ressentent
pas entre eux », explique Mme Kossoyan. « Tout
au plus se rendent-ils compte que certains sont un peu faibles
en français, mais tellement forts en arménien.
»
Tous ces enfants sont là pour apprendre la langue que
parlaient leurs parents ou leurs grands-parents, afin de mieux
connaître cette culture dont ils sont issus.
Lorsque l'on pousse la porte, les chansons de bienvenue retentissent,
une en arménien, l'autre en français. La parité
parfaite, car on est ici dans une école de la République,
sous contrat d'association avec l'Etat. On y suit les cours
normaux des autres écoles françaises 21 heures
par semaine.
Pendant 5 heures, on apprend l’arménien : des
poésies, des musiques, des contes. On écoute
l'histoire, les mœurs de ce peuple dont on fait partie,
sans vraiment le connaître. « La langue est un
des moyens les plus importants pour transmettre son identité,
même si ce n'est pas l'unique moyen », lance la
directrice.
Elle est toutefois consciente des limites puisque ces enfants
ne reçoivent que les bases de la langue. Son souhait,
qu'un collège bilingue soit un jour créé
pour qu'ils puissent continuer à découvrir cette
culture.
RCR
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