Pierre
Mendès France
Par
Jean Lacouture
Le 25 janvier dernier,
une avenue Pierre Mendès France était inaugurée
dans le 13ème arrondissement de Paris. Pour Tohu
Bohu, celui qui fut le biographe de Mendès revient
sur l'identité juive et l'engagement en faveur
de la paix au Proche-Orient de l'ancien Président
du Conseil.
Vingt ans après sa
mort, près d’un siècle après
sa naissance, moins d’un demi-siècle après
qu’il eut donné à la France, pendant
230 jours, l’exemple du " bon gouvernement
", Paris où il est né, où il
est mort, vient enfin de donner le nom de Pierre Mendès
France à l’une de ses avenues. A la cérémonie
inaugurale, la gauche était largement représentée
– notamment par quatre anciens premiers ministres.
Mais la droite au pouvoir brillait par son absence, ce
qui aurait suscité son ironie, plutôt que
son chagrin…
L’homme qui, de Gaulle excepté, sert de référence
à la vie publique française depuis la Seconde
Guerre Mondiale était né à Paris
dans une famille de modestes commerçants du 3e
arrondissement, doublement juifs : son père avait
des origines séfarades portugaises portant un nom
très banal dans ce pays, assorti d’un "
de França " qui le rattache à notre
pays depuis le xvie siècle ; sa mère, Palmyre
Kahn, était alsacienne, comme Léon Blum.
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Moins
d’un demi-siècle après qu’il
eut donné à la France, pendant 230
jours, l’exemple du " bon gouvernement
", Paris vient enfin de donner le nom
de PMF à l’une de ses avenues. |
«
Juif, Pierre Mendès France l’était
pleinement, Juif laïque, athée, détaché
de toute pratique »
L’auteur de La République
moderne attachait une importance extrême à
ses origines, assemblant inlassablement les documents
relatifs à ses ascendants portugais : dans sa maison
de Louviers, une armoire était consacrée
à ces dossiers, que j’ai revue récemment,
transportée dans celle de son fils Michel à
Bordeaux. Le président assurait que ce qu’il
y avait d’intéressant chez ces ancêtres
était qu’il s’agissait de gens ordinaires.
Mais l’un d’eux fut un colon prospère
aux Antilles, une autre cantatrice à l’Opéra-Comique,
un troisième négociant important à
Bordeaux, où il fut tenu pour un notable de grand
style par la brillante communauté juive bordelaise
du xviiie siècle.
Juif, Pierre Mendès France l’était
donc pleinement, Juif laïc, athée, détaché
de toute pratique. En quête d’une définition
de sa judéité, on peut se référer
aussi bien à ses propres déclarations qu’aux
précisions données par sa seconde femme,
Marie-Claire, juive comme la première, Lily. A
la revue L’Arche qui lui demandait de se définir
en tant que Juif, " PMF " répondait :
" Je sais que je suis juif. Mes enfants, qui n’ont
pas plus que moi la foi, savent qu’ils sont juifs.
Je sens que les antisémites me considèrent
comme juif. Voilà les faits. " Le collaborateur
de L’Arche lui objectant que cette définition
" en creux " reflétait le point de vue
de Sartre, que l’auteur des Réflexions sur
la question juive avait depuis remis en question, Pierre
Mendès France s’y tint, non sans faire valoir
que la disparition de l’antisémitisme –
si tant est qu’on puisse l’espérer
– ne ferait pas disparaître le judaïsme…
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Le
jour de l’inauguration de l’avenue Pierre
Mendès France, Jean Lacouture
(à droite), aux côtés des anciens
Premiers ministres Pierre Mauroy, Lionel Jospin
et Michel Rocard, et la seconde femme de PMF, Marie
Claire (au centre). |
Marie-Claire
Mendès France est un peu plus explicite : "…Cela
ne l’a jamais hanté. Il était juif.
Il s’assumait en tant que Juif. Mais ce n’est
pas parce qu’il était juif qu’il faisait
ou ne faisait pas telle chose. Il a souffert de l’antisémitisme
avec… je vais dire, sérénité.
Il n’était pas sioniste. Mais – je
ressens les choses exactement comme lui - nous sommes
des Juifs laïcs auxquels il importe qu’Israël
vive en sécurité. "
Si sa judéité ne paraît avoir aucunement
nui à la foudroyante carrière du plus jeune
député de France (élu à Louviers
en 1932, à 25 ans) puis secrétaire d’Etat
dans le second gouvernement Blum en 1938, le procès
qui lui fut intenté pour " désertion
" en 1941 à Clermont-Ferrand par le système
de Vichy était le type même de l’agression
antisémite. Comme l’ont rapporté tous
les témoins, nul officier n’avait manifesté
plus d’ardeur à combattre le nazisme que
lui, et son départ sur le Massilia, de Bordeaux
à Casablanca, à la fin juin 1940, s’inscrivait
notoirement dans un projet de poursuite du combat. On
sait comment il s’évada de la prison de Clermont
pour rejoindre à Londres le général
de Gaulle auquel il refusa d’assumer des responsabilités
ministérielles pour repartir au combat au sein
de l’escadrille Lorraine.
Si, le IIIème Reich vaincu, la France libérée,
la IVème République mise en place, il n’assume
la direction du gouvernement – dont chacun le savait
plus digne qu’aucun autre – qu’en 1954,
ce n’est pas du fait de ses origines, mais parce
qu’il faisait du règlement politique de la
guerre d’Indochine le préalable à
toute action gouvernementale – ce dont ne voulait
pas ce parlement de myopes. Que l’exercice du pouvoir
ait été marqué par quelques bouffées
d’antisémitisme – émanant parfois
du Parti communiste… - n’est pas niable. Mais
la coalition qui le renversa le 6 février 1955,
celle des pro-européens fanatiques et des partisans
de l’Algérie française, n’avait
pas pour mobile l’antisémitisme : le meneur
très notoire de l’opération, lui-même
ancien président du Conseil, s’appelait René
Mayer.
L’antisémitisme devait néanmoins peser
sur divers épisodes de sa vie politique. Si, en
1956, ce n’est pas lui qui est affecté à
Matignon, mais Guy Mollet, c’est (en partie) parce
que le président Coty estime que s’il y a
des décisions douloureuses à prendre à
propos de l’Algérie, un Juif serait plus
mal placé qu’un autre pour les assumer. Et
si, en 1965, il refuse de présenter sa candidature
contre la réélection du général
de Gaulle, c’est, entre diverses raisons, parce
qu’il estime que si sa judéité ne
le condamne pas à la défaite, une éventuelle,
une probable défaite face à de Gaulle risquerait
d’être interprétée comme le
refus opposé par le peuple français à
l’élection d’un Juif : ce qui lui semble,
justement, un opprobre pour son pays.
Si l’antisémitisme n’a pas joué
un rôle décisif dans la carrière du
plus estimable des hommes publics français du XXe
siècle – le handicapant moins à coup
sûr que sa " vertu " outrageuse, ou la
haine des communistes qui l’exécraient moins
pour des raisons " ethniques " que parce qu’il
mordait sur leur électorat, démontrant qu’on
pouvait, hors du marxisme, servir la cause du peuple –
le fait est qu’il en souffrit, en tant qu’homme.
Souffrance due moins à la découverte d’un
vieux prurit socio-culturel dont il avait pu mesurer à
ses dépens la nocivité, qu’à
la découverte de ce paradoxe : que cette République
qu’il chérissait, celle de Condorcet, de
Jules Ferry, de Clemenceau, celle qui avait fini par gagner
la bataille du dreyfusisme, n’était pas un
antidote absolu à ce mal…
Juif solidaire, non sioniste mais moins encore antisioniste
et profondément attaché à la sauvegarde
de l’Etat d’Israël, Pierre Mendès
France, comme son ami Nahum Goldmann [créateur
du Congrès juif mondial en 1936, N.D.L.R.], était
persuadé que la survie de l’Etat hébreu
ne pouvait aller sans reconnaissance du fait national
palestinien, exprimée par l’autodétermination
de ce peuple. Haut
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| Le
procès intenté à PMF en 1941
était le type même de l’agression
antisémite |
«
Il se fit l’artiste des colloques discrets qui se
tinrent chez lui entre délégations israélienne
et palestinienne »
C’est sur ces bases,
et en ce sens, qu’il alerta Moshé Dayan,
au lendemain de la victoire de 1967, contre toute occupation
prolongée des territoires conquis. Et c’est
dans le même esprit qu’il se fit l’artiste
des colloques discrets qui se tinrent chez lui, en 1976,
entre délégations israélienne (Peled,
Eliav, Avnery) et palestinienne (Sertawi) qui ne prétendaient
nullement représenter l’un ou l’autre
pouvoir, mais dessinaient les grandes lignes d’une
solution et rendaient compte des travaux d’un côté
à Rabin, de l’autre à Arafat.
Très vite, les quelques acquis enregistrés
furent marginalisés par l’éclatant
voyage de Sadate à Jérusalem [en 1977] dont
Mendès fut un témoin d’abord surpris
puis enthousiaste. Mais il savait que si la paix avec
l’Egypte était un grand progrès, elle
n’allait pas à l’essentiel. Il est
mort sans avoir pu jeter le pont dont il avait rêvé.
Il nous manque beaucoup, pour cela comme pour tant d’autres
choses…
Ecrivain et journaliste, Jean Lacouture est l’auteur
de nombreuses biographies (Pierre Mendès France,
Léon Blum, De Gaulle…) Il vient de publier
Montesquieu. Les vendanges de la liberté (Seuil).
Les éditions Point Seuil ont réédité
sa bio de Pierre Mendès France en février.
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