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Anatomie d’un refus :
la presse « rouge » face à Israël

 

La Ligue Communiste Révolutionnaire, Lutte Ouvrière ou le Parti Communiste Français
affichent des intentions pacifistes et revendiquent le droit de critiquer les gouvernements israéliens sans être immédiatement taxés d’antisémitisme. Analyse d’un discours ambigu
développé depuis janvier 2002 dans la presse « rouge » sur le conflit israélo-palestinien 1.

Principale caractéristique des articles publiés dans les journaux d’extrême gauche sur le conflit israélo-palestinien : leur absolue partialité. Israël a tous les torts, les Palestiniens aucun. Israël est responsable de tout, les Palestiniens de rien. Les dirigeants israéliens auraient « choisi consciemment la guerre » tout en « prétend[ant] que c’est Arafat qui les y aurait contraints » (Lutte ouvrière, 5.04.02). Les Palestiniens quant à eux ne feraient que « riposter » à « l’escalade meurtrière de Sharon » (Rouge, 24.01.02 et 7.03.02). Les Israéliens seraient donc les « agresseurs » et les Palestiniens les « résistants ». L’échec de la paix devrait être imputé à Israël tandis que le peuple palestinien, lui, serait « prêt à tout pour une paix juste » (L’Humanité, 21.02.02). De cette analyse découle une terminologie : le conflit israélo-palestinien est systématiquement appelé « la guerre d’Israël », voire « la guerre de Sharon ». La presse d’extrême gauche s’insurge contre un « impossible traitement dos-à-dos » de la violence palestinienne et de la violence israélienne (L’Humanité, 5.04.02). Car enfin, les Palestiniens sont les victimes et il faut se méfier des « fausses symétries entre occupants et occupés » (Rouge, 1.08.02).
Au cœur de ces analyses : une vision binaire du monde. Il y a les dominants et les dominés, l’oppresseur et l’opprimé. La simple analyse du rapport de force est censée suffire à expliquer une situation complexe. Le fort est présumé coupable. Le faible est a priori innocent, il a forcément raison et l’extrême gauche est par définition de son côté. Debout les damnés de la terre, « Palestine vaincra ! » (Red, n°23)
De là, le jugement porté sur le terrorisme palestinien. La presse d’extrême gauche n’en parle que très peu : c’est Israël qui exagérerait le phénomène pour discréditer le mouvement palestinien. Rouge va jusqu’à désigner les membres du Hamas du nom de « résistants » (1.08.02). L’ensemble des journaux considérés ne parle d’ailleurs de « terrorisme » palestinien qu’entre guillemets. En revanche le terme « chahid », « martyr », malgré ses connotations religieuses, ne choque personne (voir notamment L’Humanité, 2.04.02 et 22.04.02). Les attentats suicides ne sont condamnés que du bout des lèvres. On les explique et on les justifie : ils « apparaissent [aux Palestiniens] comme la seule voie leur permettant de résister au déni d’existence dont ils sont victimes » (Rouge, 4.04.02). De fait, c’est « le désespoir [qui] pousse [les jeunes Palestiniens] au sacrifice de leur vie » ; les kamikazes ont une « vocation […] à se faire sauter » (Lutte ouvrière, 9.08.02 et 5.04.02). Bref, la presse d’extrême gauche le répète constamment, le vrai terrorisme est le « terrorisme d’Etat » d’Israël.

Le « péché originel » d’Israël
Mais si l’extrême gauche condamne aussi facilement Israël, c’est qu’elle fait de l’histoire du sionisme une lecture biaisée. Selon L’Humanité, citations de Jabotinski à l’appui, le sionisme « des premiers temps » « visait au remplacement d’une population par une autre, de la population arabe palestinienne par une population juive », « d’où la succession des guerres pour l’occupation de toute la Palestine » (4.09.01 et 10.04.02). Peu importe si le sionisme ne se résume pas à Jabotinski et peu importe si ce n’est pas Israël qui a déclaré la guerre en 1948, ni en 1973. La presse rouge considère qu’une « épuration ethnique » a commencé en 1948 (voir par exemple, Rouge, 13.02.03). Sa frayeur ? Qu’Israël essaye de « finir le travail. » 20 articles de L’Humanité, 11 de Rouge, 10 de Lutte ouvrière et 4 de Red se penchent sur l’hypothèse d’une l’expulsion totale des Palestiniens : « le spectre de la Naqba » plane sur la deuxième Intifada (Rouge, 11.04.02).
En réalité, l’extrême gauche ne reconnaît pas de légitimité au nationalisme juif parce qu’elle ne lui reconnaît pas de terre : « l’entreprise sioniste a depuis les origines entraîné la spoliation d’un peuple » (Rouge, 7.02.02). Elle accuse le sionisme d’avoir été le fer de lance de « l’impérialisme » dans la région, c’est-à-dire des grandes puissances, et d’avoir partie liée avec le colonialisme européen. De là un paradoxe : l’extrême gauche qui appuie traditionnellement les nationalismes émancipateurs malgré ses principes internationalistes, condamne le sionisme au nom du rejet du « particularisme » et du « regroupement ethnique et religieux »(Lutte ouvrière, 12.04.02 ; Rouge, 7.02.02). L’Etat d’Israël, mauvais par nature, est accusé d’être depuis l’origine tout à la fois raciste, colonialiste et impérialiste. L’extrême gauche voudrait la création d’un Etat bi-national. D’où sa difficulté à faire la différence entre sionisme de gauche et sionisme de droite, entre Shalom Archav et le Bétar (Red n°31). D’où également sa tendance à donner au nom « Palestine » un contenu géographique très flou (le terme peut désigner alternativement les territoires occupés ou la Palestine historique tout entière).


Mais rien de tout cela ne saurait expliquer l’outrance des propos de la presse d’extrême gauche et ses constants dérapages factuels et verbaux. Les journalistes ne parlent que de « pillages », « d’apartheid » et d’« épuration ethnique ». Au moindre mort, on accuse Tsahal de commettre « carnages », « crimes de guerre », « tueries massives », et « massacres d’Etat programmés ». Les Israéliens, nous dit-on, « tuent tout, même les arbres, même la vie » (L’Humanité, 15.04.02). L’accusation de génocide n’est jamais proférée, mais elle est à l’évidence suggérée. Les Palestiniens expulsés par Israël pour terrorisme sont d’ailleurs régulièrement qualifiés de « déportés ». Israël est à la fois la « Grèce des généraux », « l’Afrique du Sud » et « l’Espagne franquiste » (L’Humanité, 22.01.03). Le conflit israélo-palestinien est un nouveau « Vietnam », une autre « guerre d’Algérie », Tashal est « l’armée allemande dans les ghettos juifs d’Europe centrale » (Lutte ouvrière, 19.04.02). Sharon est un « Milosevic », un « Poutine » et un « Mussolini » (Lutte Ouvrière 12.04.02 ; Rouge 4.04.02). Mais Arafat, lui, est à la fois De Gaulle en 1940 et Allende en 1973 (L’Humanité, 30.09.02). Il est une sorte de Christ : « Superstitieux et croyants verront sans doute un signe dans le fait que l’assaut contre le président palestinien retranché à Ramallah […] ait eu lieu le jour où [les chrétiens palestiniens] commémorent la Crucifixion, le Vendredi saint »(1.04.02 ). Dans Rouge, Warshawski va jusqu’à proposer qu’on décerne au président palestinien le titre de « Juste des nations, cette consécration que donne l’Etat d’Israël aux hommes et aux femmes qui, au risque de leur vie, ont sauvé des Juifs pendant la terreur nazie »(1.08.02).
Bref, Israël concentre en son sein toutes les monstruosités du XXe siècle, voire de l’histoire. Les Palestiniens sont un « symbole » : « le symbole de la lutte mondiale pour la liberté et contre l’oppression » (déclaration d’A. Krivine à L’Humanité 3.10.02). D’où l’obsession palestinienne de l’extrême gauche : pas un numéro de Rouge, de Red, de Lutte ouvrière ou de L’Humanité n’oublie de parler de leur « martyre ». Par un prodigieux retournement historique, Israël devient le nouveau mal absolu. Pour les journalistes de L’Humanité, le verdict est clair : les implantations israéliennes en territoire palestinien sont des « métastases », Israël est donc un cancer (6.04.02).

Antisémitisme ?
L’antisionisme de l’extrême gauche française n’est donc pas une simple critique de la politique ou de l’Etat d’Israël. Il s’agit d’une haine exacerbée et totale. Mais est-ce pour autant de l’antisémitisme ? Non, au sens où cette haine ne vise pas l’ensemble des Juifs mais uniquement l’Etat d’Israël. Oui, au sens où l’on nie aux seuls Juifs ce qu’on accorde à tous les autres : le droit à un Etat. Oui, également parce que le discours et la pensée de l’extrême gauche exhument les clichés traditionnels de l’anti-judaïsme chrétien (les Palestiniens sont la nouvelle figure christique que les Juifs crucifient), les fantasmes classiques de l’antisémitisme moderne (l’Etat juif, comme autrefois le Juif, est le mal absolu qui empêche le monde de tourner) et les clichés de sa rhétorique (notamment les métaphores médicales qui font d’Israël un cancer).

Paola Bertilotti
pao.bertilotti@freesbee.fr

1 - Nous avons dépouillé de façon systématique L’Humanité (quotidien du PCF), Rouge (hebdomadaire de la Ligne Communiste Révolutionnaire), Lutte Ouvrière (hebdomadaire de LO) et Red (journal publié de façon irrégulière par les Jeunesses Communistes Révolutionnaires, organisation de jeunesse de la LCR).

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