Alain
Krivine :
« Face à un antisémite,
je me sens juif »

Très fortement
opposé à la politique israélienne,
accusé par certains de ne pas se désolidariser
assez fortement des dérives antisémites,
Alain Krivine s’explique. Sur son identité,
mais aussi sur les attaques dont a fait l’objet
son parti.
«
Moi-même, je suis juif ! » Il ne le déclare
pas souvent, Alain Krivine. Pourtant l’idée
d’être « en minorité » lui
convient assez bien, à condition d’être
une minorité combattante.
Alors quand il arrive en Cisjordanie, avec quelques autres
députés européens, pour « rendre
visite au peuple palestinien opprimé », et
qu’il se retrouve face à un auditoire d’étudiants
hostiles à Israël, cela sort tout seul : «
moi-même, je suis juif ! »
Non, Juif n’est pas synonyme d’Israélien
à ses yeux. Ce message, il dit vouloir le faire passer
« avec force ». Pas seulement en Cisjordanie,
ni dans la bande de Gaza, mais aussi dans les manifestations
« contre la guerre en Irak », « pour la
Palestine ».
Alors il n’insiste pas trop sur sa vision d’Israël,
dont il rejette farouchement la politique. Il préfère
insister sur l’antisémitisme en France. D’ailleurs
sur une étagère traîne encore le numéro
du Nouvel Observateur sur le sujet.
Il se dit peiné par les attaques contre des jeunes
de l’Hachomer Hatzaïr. Et ne lui dites pas qu’il
tente un peu le diable en manifestant à côté
de personnes brandissant des drapeaux israéliens
ornés de la croix gammée : « Dans la
première manifestation contre la guerre en Irak,
il y a eu des slogans antisémites. La LCR, en accord
avec Leila Shahid, a décidé de casser le cortège
en deux et de se désolidariser de tels comportements
», s’enflamme-t-il.
Cette montée de l’antisémitisme lui
fait peur, à lui aussi. Oh, pas pour sa personne,
pas vraiment, mais parce qu’il a « toujours
lutté contre le racisme, quel qu’il soit ».
Il se revendique donc juif ? « Face à un antisémite,
je me sens juif », lance-t-il comme par provocation.
« Je n’ai jamais été croyant »,
précise-t-il. L’opium du peuple, forcément…
«
Le nazisme, l’antifascisme… Les camps »
« Une partie de ma famille l’était
très fortement, raconte-t-il. Ma grand-mère
allait presque tous les jours au Temple, à Paris.
Parfois, il manquait un homme pour commencer la prière,
alors elle m’emmenait. Il peut n’y avoir aucune
femme, mais s’il manque un homme, on ne commencera
pas. » L’inégalité des sexes
dans la religion, on n’apprécie pas dans
un parti révolutionnaire.
Ses frères, militants au Parti communiste, l’initient
alors à la politique, à la contestation.
« Mais, comme dans beaucoup de familles juives,
on gardait une chose en tête : le nazisme, l’antifascisme…
Les camps. »
Mais Alain Krivine ne s’apesantit pas sur son histoire
personnelle. C’est plus fort que lui, il faut en
revenir au présent, à la politique. Oui,
l’antisémitisme lui fait peur. Mais aussitôt
il fustige les médias, qui « recherchent
le sensationnel ».
Pas question toutefois de minimiser la gravité
des problèmes. « Cet antisémitisme
n’est pas excusable », explique–t–il,
mais « il exprime le malaise de jeunes beurs très
choqués par la politique d’Israël. »
Alors encore une fois, il veut expliquer, comme à
Jenine, que Juif n’est pas Israélien.
« La politique d’Israël, je ne la comprends
pas. « C’est pour cela que « mon mouvement
», comme il dit, a même été
contre la création d’un Etat Juif, même
après la guerre. « On considérait
déjà que tout cela ne pourrait pas se terminer
autrement que militairement, c’est-à-dire
dans la violence. »
«
Peut-être faudra-t-il passer par deux états
distincts »
« Depuis des dizaines d’années, on
a changé », affirme-t-il. L’Etat d’Israël
existe, tout comme existe un peuple Juif. Alain Krivine
leur reconnaît le droit à un Etat.
Pourtant il ne paraît pas sûr de cela : «
notre espoir est de voir un jour un Etat binational se
mettre en place », au risque de voir les Juifs à
nouveau réduits au rang de minorité. «
Peut-être faudra-t-il passer par deux Etats distincts.
»
Alain Krivine est et restera « internationaliste
». Il se revendique idéaliste aussi. Les
reproches adressés à Israël sont si
nombreux qu’on a du mal à croire qu’il
sera possible de voir un jour Alain Krivine se réconcilier
avec ce pays.
« De là à nous traiter de ”
rouges-bruns ”, ou d’antisémites, il
y a un pas que seul certains dirigeants de la communauté
juive ont osé franchir », lance-t-il, agacé,
en référence aux propos de Roger Cukierman.
Au départ, il dit ne pas avoir voulu répondre.
« Se défendre face à de telles attaques,
c’est absurde, c’est du délire. Surtout
quand on connaît le nombre de Juifs dans le bureau
politique de la Ligue. »
Selon lui, c’est Olivier Besancenot qui a été
le plus touché. Et cela s’est vu dans l’émission
de Thierry Ardisson au mois de janvier, où les
attaques de Roger Cukierman avaient mis le jeune leader
au bord des larmes. « C’était sincère
», affirme-t-il.
Avec les années, Krivine, lui, s’est «
forgé une carapace ». Pourtant il dit avoir
apprécié « la centaine de mails de
soutien de la part de Juifs après l’émission
».
Renaud
Ceccotti-Ricci
renaudceccotti@hotmail.com
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