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Alain Gresh - Jacques Tarnero :
le débat

A gauche de la photo, Alain Gresh. A droite, Jacques Tarnero

A ma gauche, Alain Gresh. À ma gauche aussi, Jacques Tarnero. Mais deux visions opposées du conflit israélo-palestinien. Le premier est rédacteur en chef du Monde Diplomatique, le second chercheur au CNRS et réalisateur du film Décryptage. Débat sur les relations douloureuses entre la gauche et Israël.

Considérez-vous qu’existe aujourd’hui un malaise entre la gauche française et Israël ?
Jacques Tarnero : Il y a un malaise profond. La gauche a pris le parti du camp palestinien en considérant que c’était la juste cause. On a appliqué au conflit du Proche-Orient une grille de lecture qui est celle d’un conflit de type colonial. La genèse du divorce date de la guerre des Six Jours [en 1967]. Auparavant, Israël avait les faveurs de la gauche. Cette grille de lecture est fausse car elle ne prend pas en compte ce que la gauche avait pris en compte à la naissance d’Israël, à savoir que le mouvement sioniste est lui aussi un mouvement d’émancipation nationale.
Alain Gresh : Il y a effectivement une rupture. En plusieurs temps. Entre 1948 et les années 1950, les deux forces essentielles de la gauche, SFIO et PC, soutiennent Israël. 1967 va être un élément important, mais la rupture entre les communistes et Israël arrive avant.
Puis la rupture va se renforcer pour deux raisons. Il y a effectivement la lecture du conflit israélo-palestinien, mais il y a une autre raison : les années 1960 et 1970 sont les années de la lutte anti-coloniale. Or le gouvernement israélien prend position contre les luttes d’émancipation nationale. Le cas le plus flagrant est l’Afrique du Sud. Dans le combat entre le Tiers monde et les Etats-Unis, Israël va s’identifier à la politique américaine. C’est un élément qui va beaucoup contribuer à dégrader l’image d’Israël auprès des mouvements anti-impérialistes.
J.T : Le mouvement d’émancipation du Tiers-monde n’est pas plus sourcilleux des alliances qu’il passe. Je pense en particulier au rôle de François Genoud, banquier nazi suisse, passé du côté de la révolution algérienne et qui va être le pourvoyeur de fonds de la cause palestinienne.
Il y a eu aussi, avant 1967, une tentative d’Israël d’aider le Tiers-monde, afin que le kibboutz serve de modèle de développement agricole en Afrique noire. Si Israël s’est rétracté, c’est qu’il fallait qu’il choisisse son meilleur allié face à l’Union soviétique, qui lui était hostile.
Qu’on ne définisse pas Israël et le monde arabe par leurs alliances mais par ce qui les nourrit intimement. Est-ce que le sionisme n’a pas une valeur de mouvement d’indépendance nationale tout aussi émancipatrice que les mouvements d’indépendance nationale des Etats colonisés ?
A.G : D’abord, ne pas être favorable au sionisme n’est pas une preuve d’antisémitisme. Les Juifs, jusqu’en 1948 sont, dans leur majorité, hostiles au sionisme. Là où il y a un problème, c’est quand les attaques contre le sionisme reviennent à mettre en cause le droit d’Israël à l’existence. Je voudrais être très clair : on peut penser, comme moi, que la manière dont Israël s’est créé a été une injustice, avec un aspect colonial, mais c’est aussi le cas pour les Etats-Unis, l’Australie et on ne met pas en cause leur légitimité. Le sionisme a deux aspects : pour les Juifs d’Europe centrale, c’est un mouvement qui ressemblait aux mouvements des nationalités ; là où il a un aspect colonial, c’est qu’il ne peut triompher qu’en Palestine, une terre qui est occupée par d’autres. D’ailleurs, Herzl reconnaît que le sionisme fait partie du grand mouvement colonial. Il ne considère pas cela comme une insulte : c’est la civilisation qui avance face à la barbarie. Ce n’est pas particulier au sionisme. C’est aussi l’idéologie française de l’époque.

JT : C’est bien de l’entendre dire de votre bouche, le sionisme est un mouvement d’émancipation nationale salué comme tel par la gauche en 1948. Ce qui est important c’est cette évolution du statut symbolique du qualificatif « sioniste », qui passe de la catégorie des vertus à celle de l’opprobre. Dans l’imaginaire politique de la gauche européenne, Israël devient le véhicule substitutif de la guerre coloniale menée par les Français contre les Algériens ou des Américains contre les Vietnamiens, et l’environnement arabe devient, lui, auréolé de toutes les vertus des peuples colonisés.
Sur les origines, je suis d’accord. L’erreur fondatrice du sionisme c’est cette idée d’une terre sans peuple pour un peuple sans terre. Or, il y a un autre locataire - personne n’est propriétaire - qui s’est installé sur cette terre, ce sont les Arabes. Mais il y a toujours eu, dans le récit identitaire juif, cette répétition " l’an prochain à Jérusalem " et personne ne peut contester qu’il y ait un lien historique entre le récit biblique et le désir politique de se réinstaller en Palestine. Tout comme il y a toujours eu une présence juive sur cette terre, parfois minoritaire, parfois majoritaire, à Jérusalem.
Mais plus personne en Israël ne nie l’injustice commise en 1948. Cette injustice ne rend pas illégitime le sionisme. Aujourd’hui, il n’y a pas d’autre Etat dont la légitimité soit mis en cause. Et c’est une défaite de la pensée que la gauche s’inscrive dans ce type de vision des choses. Est-ce que pour le rédacteur en chef du Monde diplomatique, le mouvement sioniste mérite l’opprobre qu’on lui accole aujourd’hui ?
AG : Que ce soit clair, je n’exprime pas une position du Monde diplomatique. Le débat sur le sionisme est piégé. Je suis tout à fait contre l’idée sionisme égale racisme. La diabolisation du mouvement sioniste n’a aucun sens. La ligne de démarcation passe entre ceux qui sont pour un Etat palestinien et ceux qui sont contre, entre ceux qui approuvent une politique d’oppression et ceux qui sont contre.


La gauche a une lourde responsabilite
dans la montee des courants radicaux
identitaires arabo-musulmans

Jacques Tarnero



Alain Gresh, vous définissez vous comme antisioniste ?
Alain Gresh : Non, pas du tout. L’Etat d’Israël a le droit d’exister dans la paix et la sécurité. Il faut souligner qu’au Canada et en Australie, il y a eu reconnaissance d’un tort fait aux populations autochtones. À Taba, pour la première fois, un dirigeant israélien a reconnu une part de responsabilité. C’est fondamental. Il n’y aura pas de solution politique sans reconnaissance de ce tort. Quand vous dites que la majorité de la population israélienne le reconnaît, malheureusement, je ne le crois pas.
JT : Les élites israéliennes le reconnaissent. Mais revenons sur la gauche. Qu’est-ce qui fonde le fait que la cause palestinienne soit plus progressiste que la cause israélienne ? Vous nous dites : « je ne conteste pas la légitimité d’Israël », mais à partir du moment où on fait d’Israël un Etat colonial, la suite logique se lit dans sa projection : les néo-pieds-noirs n’ont qu’à partir.


Pour moi la difference fondamentale
n’est pas ideologique, elle est qu’il y a
un occupant et un occupé

Alain Gresh


AG : Je ne crois pas que le problème est de savoir qui d’Israël ou des Palestiniens est du côté du progrès. Les Palestiniens ne sont pas progressistes. J’avais peut-être des illusions sur l’Etat que les Vietnamiens allaient construire, je n’ai aucune illusion sur l’Etat que les Palestiniens vont construire. Pour moi, la différence fondamentale n’est pas idéologique, elle est qu’il y a un occupant et un occupé. Je suis du côté des occupés.

Vous considérez donc que l’occupation israélienne est de même nature que l’occupation française en Algérie...
Alain Gresh : La guerre est comparable mais il y a une proximité territoriale, un type de colonisation différent. De plus, le mouvement sioniste n’avait pas de bases arrière. L’autre différence, c’est la colonisation qui continue. Avec des arguments sécuritaires mais également nationalistes. En Cisjordanie, c’est un système d’apartheid : on a deux populations avec des statuts totalement différents, elles n’empruntent pas les mêmes routes, elles ne sont pas soumises à la même loi.
JT : J’aimerais revenir à la France. Les mouvements d’extrême gauche marchent derrière le drapeau du Hamas et du Hezbollah. On crie « sioniste, fasciste, assassin » dans les rues de Paris. Et si des jeunes cassent la figure à des Juifs, c’est parce qu’ils pensent que c’est légitime. L’effet Durban fonctionne pleinement. À Durban, il a été dit « mort aux Juifs » non pas au nom d’une conception raciste du monde mais au nom des droits de l’Homme. La gauche a une lourde responsabilité dans l’indulgence qui a été la sienne à l’égard de la montée de ces courants radicaux identitaires arabo-musulmans.
AG : Le phénomène dont vous parlez est récent. Il faut avoir un rôle pédagogique. J’ai des débats avec Tariq Ramadan et des jeunes musulmans. Il y a à chaque fois une dénonciation sans concession de l’antisémitisme. Autre point : comment fait-on pour que ces jeunes s’emparent de la mémoire du génocide ? En montrant l’origine des théories raciales qui ont abouti à l’antisémitisme car ce sont les mêmes qui étaient à l’origine du colonialisme.
JT : Ce qui arrive aujourd’hui est l’aboutissement de toute une évolution politique, idéologique et culturelle à laquelle la gauche a largement contribué. Je ne m’éloigne pas de la gauche mais du mode de fonctionnement de cette gauche-là. La gauche n’a pas dénoncé Durban. Si la gauche française veut renouer les liens avec une gauche israélienne, elle doit faire cette démarche.
La gauche est aveugle devant le progressisme qu’elle attribue à la partie palestinienne. Il faut qu’elle sorte de cette illusion et qu’elle engendre un regard critique sur la cause palestinienne, dont je ne conteste pas la légitimité.

Propos recueillis par Mikaël Guedj et Michaël Hajdenberg

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