Le
désarroi des militants juifs
de gauche
Prise de position
sur Israël ou sur les actes antisémites :
les partis de la gauche française laissent mal
à l’aise leurs militants et sympathisants
juifs. Certains se désengagent, d’autres
s’estiment dans le flou. Et tous essaient de gérer
tant que bien mal cette équation complexe.
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Beaucoup
de Juifs se sont sentis exclus des manifestations
contre la guerre en Irak, où l’on brandissait
plus de drapeaux palestiniens que de drapeaux irakiens.
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Elle est de ceux qui ont
préféré tout quitter. Paola, étudiante
en Italien à Paris, n’a pourtant jamais hésité
à s’engager à gauche. SOS Racisme,
Ras l’Front, AC ! : depuis le collège, elle
a touché à tout. Jusqu’aux JCR (Jeunesses
de la Ligue Communiste Révolutionnaire), où
elle milite activement à partir de 1998. Elevée
dans une certaine « mystique romantique »
de gauche, cette jeune femme combinait jusque-là
sans difficulté son identité de gauche et
son identité juive.
Mais début 2000, elle ouvre les yeux lors d’une
manifestation de soutien à la Palestine. «
J’ai entendu crier « A mort les Juifs ! »
Il n’y a pas eu de protestation. J’ai été
très choquée », se souvient-elle.
Les propos de plus en plus virulents des militants qu’elle
côtoie aux JCR lui posent dès lors problème.
Comme leur obsession de ne jamais prononcer le mot «
Israël » mais seulement « Palestine ».
Ou encore leur antisémitisme « latent et
diffus ». C’est avec amertume qu’elle
raconte les réunions « surréalistes
» où « par définition, le peuple
palestinien, opprimé, ne peut avoir tort. »
Cette application à la réalité du
« théorème de la culpabilité
d’Israël », la jeune fille l’explique
par l’influence de l’analyse marxiste. «
C’est l’idée que les Juifs ne sont
pas un peuple car ils n’ont qu’une religion
en commun - pas une culture. Du coup, le nationalisme
juif est un leurre. Seul le nationalisme palestinien est
reconnu. »
Face à « une sorte de délire où
ce conflit devient une obsession », elle craque
: sans faire de scandale, elle quitte les JCR. Et si Paola
ne se reconnaît pas aujourd’hui dans la droite
française, elle dit son identité de gauche
« pertubée ».
Il y a aussi ceux qui bloquent, comme Daniel, 22 ans,
étudiant à l’IEP de Paris. Lui, ce
sont les Verts qui l’attirent. A deux doigts de
soutenir la campagne d’Yves Cochet à Paris
lors des dernières législatives, il refuse
finalement de passer à un militantisme actif.
Son « problème » : la frontière
« trop floue » entre antisionisme et antisémitisme.
Le jeune homme n’a pas esquivé les débats
avec les militants Verts mais « ils ne savent pas
ce qu’est le sionisme, ils ne réfléchissent
pas : ils rejettent, c’est tout », estime-t-il.
Au final, Daniel se sent « toujours de gauche mais
un peu mal à l’aise. »
«
Une période difficile »
Certains, pris de doutes,
y croient pourtant encore. Stéphane, étudiant
marseillais de 25 ans, est membre depuis 1998 du staff
dirigeant départemental du Mouvement des Jeunes
Socialistes.
Et est aussi secrétaire général de
l’UEJF Marseille depuis 2000. Même si ça
lui « fait du mal », Stéphane reconnaît
que son besoin de militer à l’UEJF s’explique
peut-être par le manque de fermeté du PS
face à l’antisémitisme. C’est
qu’il y a « une certaine réalité
» qu’on n’ose pas dire à gauche,
par peur de se faire taxer de racisme, explique-t-il.
Le jeune militant avoue donc vivre « une période
difficile » : quand les responsables du MJS condamnent
récemment l’agression d’une étudiante
juive à Aix, il ne peut s’empêcher
de s’interroger. « Si je n’avais pas
mis en avant le problème, auraient-ils réagi
spontanément ? »
Mais ses doutes, Stéphane s’en sert aujourd’hui
pour se motiver à rester au MJS : « Si je
n’étais pas là, les gens n’auraient
pas conscience des problèmes que les Juifs rencontrent.
Il y a un combat en interne à mener. »
«
Ca me fait déprimer »
D’autres sont dans le flou. Alexandra, dynamique
jeune femme de 30 ans et « clairement de gauche
», vote PS. Une large étoile de David au
cou, son regard bleu se voile quand elle évoque
la gauche qui « aime à dénoncer l’antisémitisme
d’extrême droite mais refuse de voir le sien.
» Ce qui la « pertube » le plus : se
retrouver d’accord avec Nicolas Sarkozy. «
Je suis au regret d’approuver l’une de ses
premières mesures : le renforcement de la sécurité
autour des lieux de prière. » L’avenir,
la jeune femme l’appréhende dans un rire
doux-amer : « Je ne remets pas en cause mon identité
de gauche mais ça me fait bien déprimer.
Malheureusement, je compte bien rester à gauche
! »
Quatre histoires, un malaise. Et à chaque fois,
la même aigreur après les manifestations
contre la guerre en Irak. « J’ai participé
à la première manifestation qui a eu lieu
à Paris », raconte Alexandra. « J’ai
vu plus de drapeaux palestiniens que de drapeaux irakiens
et plus de «Bush, Sharon : assassins » que
de « Bush, Saddam : assassins ». Je n’y
ai plus mis les pieds. »
Jeanne
Samak
jeannesamak@yahoo.fr