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Des représentants amers

 

Regards croisés de trois responsables de la communauté juive sur les relations entre la gauche et Israël. Roger Cukierman, président du CRIF, Patrick Klugman, président de l’UEJF
et Me Michel Zaoui, président de la commission juridique de la LICRA, membre du bureau
exécutif du CRIF, militant de La Paix maintenant.

C’est à cause de son engagement à gauche que Me Michel Zaoui est aujourd’hui déçu.

Les Juifs français ne comprennent plus leur gauche. Un sentiment exprimé aussi par leurs responsables communautaires. « Le regard que je porte sur la gauche est douloureux », explique Me Michel Zaoui, engagé à gauche depuis toujours. « C’est justement à cause de mon engagement que je suis triste aujourd’hui ; pour moi, la gauche est en train de se fourvoyer. » Roger Cukierman parle, lui, d’« hostilité » et dénonce « les dérives antisémites de certains membres de la gauche. » Pour Patrick Klugman, « le retournement de la gauche est saisissant. Historiquement, Israël est l’enfant du progressisme. Sa création avait conquis l’Internationale socialiste. Aujourd’hui, la gauche n’arrive pas à assumer son regard sur Israël. »
Regards biaisés, discours inégaux. Une grande partie de la gauche a fait de la cause palestinienne « la cause de toutes les causes. » Pour Patrick Klugman, une date marque le tournant de l’opinion de gauche : 1967. « Après la guerre des Six Jours, le monde s’est rendu compte qu’un peuple victime, les Juifs, pouvait devenir un peuple victorieux. Alors, progressivement, la gauche a changé de camp. » Croire que « la victime a toujours raison » : pour Me Zaoui, la clé du problème est là. « Au nom des droits de l’Homme, la gauche a une vision manichéenne du monde. D’un côté, il y a les damnés de la terre, et de l’autre, les auteurs de leur souffrance. Pour la gauche, puisque les Palestiniens sont victimes, il faut leur donner raison. » Me Zaoui regrette que « la gauche n’ait pas su quitter le terrain de l’idéologie pour accepter la réalité des évènements et non la dévier. »

Traînée de poudre antisioniste
Toute la gauche est-elle à mettre en cause ? Pour M. Cukierman, « il faut éviter de généraliser. » Côté rose rouge, le président du CRIF estime que « le Parti socialiste a une attitude moins chaleureuse à l’égard d’Israël depuis que les travaillistes ne sont plus au pouvoir. » Mais pour lui, « les socialistes restent fondamentalement des amis d’Israël. » Me Zaoui est perplexe : « Amis d’Israël ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Ces mots n’ont plus de sens et abritent toutes les dérives possibles. »
Alors le PS, ami d’Israël ? Pour Patrick Klugman, des exemples concrets viennent prouver le contraire : « A Lille, dans le fief de Pierre Mauroy, un drapeau palestinien a flotté dans le hall de la mairie pendant des semaines. Alors qu’aucun autre drapeau, pas même celui de la France, n’était exposé. » Le président de l’UEJF poursuit : « Un discours d’extrême gauche, marginal il y a 25 ans, est devenu le discours leader d’une grande partie de la gauche et s’est répandu comme une traînée de poudre. »
En parlant d’« alliance bruns-rouges-verts », Roger Cukierman a déclenché un tollé dans la classe politique et dans une partie de la communauté juive. Aujourd’hui, il ne regrette rien : « J’ai crevé un abcès. Je ne dis pas que chacun des membres de ces partis est antisémite, mais seulement que leur comportement favorise l’amalgame entre Juif et Israélien et peut engendrer l’antisémitisme. » Pour Patrick Klugman, « il n’y a pas d’alliance objective entre l’extrême droite – les bruns – et l’extrême gauche. On n’assimile pas une idéologie qui a pour but l’antisémitisme avec un courant qui produit cet antisémitisme à la marge. » Me Zaoui s’oppose, lui aussi, à la prise de position de M. Cukierman : « Pour moi, toute globalisation est vide de sens ; les Juifs ont suffisamment souffert de la globalisation pour ne pas la reproduire aujourd’hui. »Le mot « alliance » gêne.

Pourquoi Israël ?
Pour Roger Cukierman « de tout temps, le Juif a été le bouc émissaire idéal. Aujourd’hui, Israël est devenu le Juif des nations. » Par ailleurs, l’antisionisme est souvent le fruit de la méconnaissance. Me Zaoui conteste cette vision : « plaquer nos théories européennes sur Israël est une erreur. Une des particularités du judaïsme est que l’on peut être Juif et laïque. En Israël, l’imbrication entre religieux, politique et culturel est tellement complexe, que l’on ne peut pas appliquer à ce pays le modèle du concordat français. » Pour Patrick Klugman, « la cause palestinienne renvoie la gauche à ses contradictions. D’un côté, elle défend l’idéal révolutionnaire palestinien. Si la cause est juste, en l’occurrence la libération d’un peuple, alors tout est juste. Voilà pourquoi la question de la condamnation du terrorisme se pose encore à gauche. D’un autre côté, la gauche se défait grâce à la Palestine de son problème vis-à-vis du colonialisme. Elle vomit sur Israël ce qu’elle a détesté en elle-même. »

Chasser les vieux démons
Le constat est difficile. Pour le président de l’UEJF « la communauté juive ne doit pas se replier sur elle-même, mais au contraire aider la gauche à affronter ses démons. » Récemment, le CRIF et les Verts ont publié un communiqué commun, dénonçant le racisme et l’antisémitisme. Roger Cukierman espère arriver « à une avancée similaire avec des partis comme la LCR et LO, même si le chemin est encore long. » Me Zaoui veut rester fidèle à la gauche : « Souvent, la gauche réagit avec un temps de retard. Elle a d’abord accablé Dreyfus, puis l’a défendu. En 1938, elle était pacifiste, puis s’est rétractée. Je continue d’espérer que le mouvement de la gauche de 1981 refasse surface. » Combien de temps faudra-t-il attendre pour que le regard sur le conflit israélo-palestinien s’équilibre ? « Nous sommes à un tournant », affirme Patrick Klugman. « La gauche n’est pas génétiquement antisémite ou antisioniste. Petit à petit, nous assistons à un réveil. Une avancée concrète : la mise en place de « casques blancs », qui ont exclu des manifestations anti-guerre toute personne prononçant un slogan ou tenant une banderole antisémite. Pour moi, la gauche a encore assez de raison pour accepter une recomposition sur des bases saines. »

 

 

Yoanna Sultan
ysultan@club-internet.fr

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