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Tribune
Sionisme
et socialisme :
Nous nous sommes tant aimés

Par François Lafon*

De gauche à droite: Léon Blum, le président américain Truman et Henri Bonnet, ambassadeur de France aux Etats-Unis

En jetant ici un regard succinct sur l’attitude que prirent historiquement les socialistes français à l’égard de l’Etat d’Israël lors de quelques moments tournants de son histoire, nous ne poursuivons pas d’autre but que d’aider à mieux comprendre le positionnement actuel de ce parti, où semble avoir triomphé depuis l’automne 2000 une position exclusivement pro-palestinienne. Là d’ailleurs ne réside pas le moindre des paradoxes pour appréhender une rupture : un Premier ministre appela les choses par leur nom (l’épithète fameuse de terroriste pour qualifier le Hezbollah) ; quelque temps après, le même Premier ministre fut accusé de nier non seulement la gravité mais encore la réalité d’un antisémitisme de type nouveau. Si, en la matière, l’outrance est évidente, il n’en demeure pas moins qu’elle fut amplement véhiculée et qu’elle contribua pour partie à expliquer le résultat du premier tour de l’élection présidentielle.
C’est que plus dure fut la chute. En effet, sans verser dans une conception angélique des choses, et tout en gardant depuis 1967 ses distances sur la question des territoires, les relations entre les socialistes français et l’état d’Israël ont témoigné jusqu’à une date récente d’une grande amitié et d’une connivence évidente.
C’est qu’il s’agissait d’une sympathie associant à la fois un capital idéologique commun –Israël, la seule révolution ayant réussi au XXe siècle - et des hommes d’exception, au premier plan desquels il convient de placer Léon Blum. Dès lors, pour rendre compte de ce processus, il convient de se reporter bien avant la création de l’Etat d’Israël.


Une sympathie associant
un capital
idéologique commun
et des hommes d’exception


Peu nombreux en effet sont aujourd’hui ceux qui se souviennent que sionisme et révolution socialiste –y compris la lueur d’Octobre car peu importe la forme qu’elle devait prendre par la suite - sont issus d’une matrice commune que symbolisa, nonobstant le mauvais jeu de mot attribué soit à Weizmann soit à Ben Gourion (c’est selon) suivant lequel un bundiste ne serait qu’un sioniste qui aurait le mal de mer, le Bund. Pour la petite histoire, évoquons brièvement ici le Congrès de 1901 du Parti ouvrier social démocrate de Russie. S’y faisaient face deux grandes tendances : les amis de Lénine étaient minoritaires et ceux de Martov, parmi lesquels un dénommé Léon Davidovitch Bronstein qui devait entrer dans l’histoire sous le nom de l’un de ses geôliers de la forteresse Pierre et Paul Trotsky, majoritaires. Pourtant ceux-là devinrent les majoritaires (les bolcheviks) pour l’unique raison que ceux-ci refusèrent au dernier moment d’accéder à la demande des délégués bundistes de reconnaissance d’un statut autonome de la question juive. Le Bund fut donc exclu et Lénine l’emporta, petite cause et grand effet. Et relevons aussi l’appui décisif au moment crucial du mouvement communiste - sous la direction de l’Union soviétique - à la création de l’Etat d’Israël, réalité que l’antisémitisme structurel des années suivantes a contribué à occulter.
N’était-il donc pas logique que ce creuset idéologique commun contribue à conforter les liens entre les deux causes ? Du point de vue des socialistes français, cette amitié prit d’abord la forme de relations personnelles, parmi lesquelles la relation essentielle unissant Blum à Weizmann.

Le refus de transiger avec le Bund sur la question sioniste a empêché la tendance révolutionnaire de Léon Trotski d’être majoritaire.

Léon Blum, sous l’influence de Marc Jarblum, devint dès la Première Guerre mondiale un contact essentiel entre la France et Haïm Weizmann. Mais la France posait des conditions telles que le Conseil de la SDN risquait de reporter le mandat.
Aussi, si la France soutenait le mandat britannique sur la Palestine, le leader sioniste s’engageait-il à appuyer la France dans sa revendication des mandats sur la Syrie et le Liban ainsi que pour la présidence de la Commission des Lieux Saints.
À proprement parler, Blum s’est toujours pensé comme un Israélite, prototype du Juif pleinement assimilé à la République. Il ne s’est jamais défini en tant que tel comme sioniste, mais simplement comme admirateur du sionisme. La haine antisémite1 se déchaîna perpétuellement contre le futur chef du Front populaire. Faut-il ici rappeler qu’après les élections de 1936, un parlementaire transfuge de l’Action française croyait devoir lui dénier le droit de diriger le gouvernement au seul motif qu’il était Juif en des termes annonciateurs de sa future fonction de Commissaire de Vichy aux Questions Juives : « Votre arrivée, Monsieur le Président, est incontestablement une date historique. Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné…. (Interruption du Président Herriot) par un Juif…… Je dis… que, pour gouverner cette nation paysanne qu’est la France, il vaut mieux avoir quelqu’un dont les origines, si modestes soient-elles, se perdent dans les entrailles de notre sol, qu’un talmudiste subtil »2 ? Elle provint également à partir du second semestre de 1938 de certains milieux socialistes. Ainsi, lors de la crise de Munich, dans le fameux article où il exposait « le lâche soulagement », mais dont il convient de rappeler qu’il fut écrit avant la conclusion catastrophique de la capitulation de Munich, il avait rappelé que vivaient dans les Sudètes quelque cent mille Juifs. Le responsable de la fédération du Calvados, Ludovic Zoretti, n’avait pas hésité à rétorquer dans le journal Le Pays Normand, que le peuple français n’entendait pas faire la guerre et détruire une civilisation « pour rendre la vie plus agréable aux cent mille Juifs de la région des Sudètes. »
L’accusation de bellicisme devait dès lors devenir l’élément central de l’opposition de l’appareil du parti à l’endroit de Léon Blum, initiant la rupture fondamentale avec Paul Faure.
La Shoah au cours de laquelle il perdit son frère René, déporté à Auschwitz, renforça encore plus ses liens avec Weizmann. De retour de Buchenwald, Blum choisit sans aucune ambiguïté le camp du sionisme. Outre le droit légitime, c’est-à-dire historique3, à s’implanter en Palestine, il estimait que désormais il y avait un droit moral. C’est cette thèse qu’il exprima dans une série d’articles dans le journal socialiste Le Populaire en juin et juillet 1946. Comme David Ben Gourion, et contrairement à la majorité des dirigeants sionistes qui s’interrogeaient sur l’opportunité de créer immédiatement l’Etat d’Israël du fait de l’hostilité des Etats-Unis à cette proclamation, il s’affirma alors partisan de la création immédiate et le fit savoir.

Ben Gourion fut soutenu inconditionnellement par Léon Blum

 

Une position qu’il défendra jusqu’à la veille de sa mort, publiant un article dans un journal américain, le New York Forward, dans lequel il soutenait le droit historique d’Israël à faire de Jérusalem sa capitale et refusait toute internationalisation de la ville : « Israël a conquis lui-même de vive force, au prix du sang de ses meilleurs enfants, sa capitale historique. Il faut que l’ONU se rallie enfin à la seule solution qui satisfasse à la fois, par une bonne fortune assez rare, aux exigences de la réalité et aux commandements de la justice. »4 Bien évidemment, si l’itinéraire de Blum est en tout point profondément original, il apparaît cependant révélateur d’un sentiment plus largement partagé après la Seconde Guerre mondiale.


Une belle amitié, réaffirmée avec force
à divers moments décisifs
de l’histoire d’Israël


Incontestablement, dans la période 1945-1948, le combat pour la création de l’Etat d’Israël était sympathique aux yeux de la mouvance socialiste. Évidemment, le spectateur attentif peut toujours faire observer que certains parmi les socialistes français n’hésitaient pas à opérer une subtile distinction entre le sort des Juifs, victimes à nulles autres pareilles du nazisme, d’où un nécessaire engagement moral à leurs côtés, et l’aspect politique de la question juive, le soutien au sionisme5.
Il n’en demeure pas moins que malgré ses profondes divisions internes consécutives au succès de Guy Mollet sur Daniel Mayer au congrès de 1946 le soutien à la cause sioniste fut quasi unanime, même s’il permet d’établir une typologie entre les dirigeants socialistes réellement sionistes et proches du sionisme (et ceux dont l’appui résultait d’un postulat moral sans oublier des internationalistes qu’on qualifierait aujourd’hui de tiers-mondistes. Ainsi, lors de la réunion du Comité directeur de la SFIO qui se tint cinq jours après la proclamation de l’indépendance de l’Etat d’Israël la quasi totalité des commissaires socialistes se prononça pour la reconnaissance du nouvel Etat.Cette solidarité entre socialistes français et le jeune état d’Israël ne va pas s’arrêter à ce moment particulier de la (re) naissance de l’Etat sur sa terre. Dès l’automne 1948, le Parti socialiste envoya une délégation à l’invitation du Mapaï. Le 3 novembre, celle-ci remit au Comité directeur un rapport sur sa visite et recommanda « une action socialiste plus énergique en faveur de la reconnaissance formelle du nouvel Etat. »6
Une belle amitié qui fut réaffirmée avec force à divers moments décisifs de l’histoire d’Israël et notamment en 1956, En effet, non seulement la France du gouvernement Guy Mollet a armé Israël – aviation, blindés, etc. - et ce dès l’arrivée de Guy Mollet au pouvoir, mais surtout, la France du gouvernement Guy Mollet a contracté une alliance militaire en bonne et due forme, bien que secrète, avec l’Etat d’Israël. Si le premier point est relativement bien connu désormais depuis les mémoires de Shimon Pérès, la logique qui présida au second mérite d’être explicitée. Les gouvernants français estimèrent que l’Egypte de Nasser constituait le chef d’orchestre clandestin du soulèvement du mouvement national algérien. Qu’il suffirait en quelque sorte d’abattre le régime nassérien pour résoudre la question algérienne : pour preuve, ils mirent en avant les fournitures d’armes que révéla l’arraisonnement du cargo l’Athos chargé de matériel égyptien.
Il y eut donc, pour aller à l’essentiel, conjonction de deux intérêts. Israël voulait des armes et vite, la France voulait se débarrasser de Nasser, et le plus tôt serait le mieux. La nationalisation du canal de Suez offrit donc le prétexte. Mais Ben Gourion mesurait les risques immenses encourus par Israël à se lancer dans une guerre contre l’Egypte. Le 22 octobre 1956, voyant le plan difficilement mis au point contesté par Ben Gourion, les Français offrirent à Shimon Pérès une proposition de la dernière chance : celle de l’octroi par l’intermédiaire du Commissariat à l’énergie atomique de la technologie nucléaire à l’état d’Israël. Ainsi naquit la fameuse « usine textile » de Dimona.
Si l’opération de Suez échoua, l’amitié perdura, mais la situation d’opposants au général de Gaulle ne permit plus aux socialistes de peser comme ils l’avaient fait préalablement. Bien sûr, à chaque épisode dramatique, guerre des Six Jours, guerre du Kippour, notamment ils réaffirmèrent solennellement leur soutien à l’état d’Israël. Dans cette amitié réitérée, la domination quasi sans partage de la mouvance travailliste sur la vie politique israélienne jusqu’au grand « ma’apakh » (retournement) de 1977 joua un rôle de toute première importance. Pourtant depuis la victoire de 1967, l’Etat d’Israël se retrouvait doublement accusé : par une extrême droite et par une partie de la gauche, notamment la gauche ultra d’après 1968. La cause palestinienne devint un des leitmotiv reprochés aux socialistes français. Alors que commençaient à retentir sous couvert d’antisionisme les aboiements de l’antisémitisme, l’appartenance des dirigeants israéliens à l’Internationale socialiste fut de plus en plus souvent dénoncée par ceux qui n’hésitaient pas à scander dans la rue « Israël, Nazi de notre temps ». Il faut de ce point de vue saluer comme il se doit l’action de François Mitterrand, tant comme premier secrétaire du Parti socialiste de 1973 à 1981 que comme président de la république de 1981 à 1995 que d’avoir contre vents et marées toujours mis au premier plan cette amitié.


d’origine arabo-musulmane
le nouvel antisémitisme
est jugé
comme incondamnable
par définition


Depuis septembre 2000, la diabolisation du gouvernement israélien, mais cela avait été aussi le cas entre 1996 et 1999, a conduit pour des raisons de fond à la renaissance d’un nouvel antisémitisme, d’origine arabo-musulmane, et donc jugé par une intelligentsia française post-colonialiste, toujours mal remise du syndrome de la guerre d’Algérie (réduit par définition au crime de la torture), comme incondamnable par définition.
Le refus de reconnaître les véritables responsabilités dans l’échec du processus de paix à l’été 2000 et notamment d’affirmer l’écrasante responsabilité (même si elle ne fut pas le seul facteur de causalité) qu’Arafat porte dans cette catastrophe pour se contenter d’ânonner le théorème de la faute à Sharon a conduit les socialistes à rompre avec la tradition que nous venons de rappeler. En choisissant l’option représentée par un Pascal Boniface rappelant à la direction du Parti socialiste l’intérêt qu’il y aurait à soutenir ceux qui représentent le camp le plus nombreux, le mouvement socialiste a rompu la chaîne que nous venons de décrire. L’auteur de ces lignes, qui est également militant socialiste, croit profondément que son candidat en a payé le prix fort à l’élection présidentielle du printemps dernier. Surtout, il préfère à cette logique de lâcheté, ce qui anima Léon Blum toute sa vie durant : ce n’était rien d’autre que le vieux message de Jean Jaurès selon lequel « le courage, c’est de savoir la vérité et de la dire. »


* François Lafon est ancien élève de l'Ecole normale supérieure, agrégé et docteur en histoire, maître de conférences à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne et membre du Parti socialiste.

1 - Nous renvoyons au pénétrant essai de Pierre Birnbaum, Un mythe politique, la République juive, Fayard, 1988
2 - Journal officiel, intervention de Xavier Vallat, 7 juin 1936, p. 1327
3 - Dans l’article « Le drame de l’Exodus », il affirme soutenir le droit des Juifs des camps d’Allemagne à « chercher leur patrie sur la terre biblique, sur la terre qui est le lieu de leur histoire. »
4 - Blum est mort le 30 mars 1950
5 - Nous renvoyons à l’article d’Idith Zertal, « La SFIO et le sionisme », même si nous ne partageons pas sa conclusion selon laquelle « l’éthique socialiste française s’est investie davantage dans l’aspect humanitaire de la question juive que dans sa dimension sioniste, donc politique : et cela bien que les deux aient été, évidemment, liés » in colloque édité par Doris Bensimon, La France et Israël, p. 301
6 - Compte-rendu sténographique des débats du Comité directeur, Archives de l’Office universitaire de recherches socialistes.

 

En jetant ici un regard succinct sur l’attitude que prirent historiquement les socialistes français à l’égard de l’Etat d’Israël lors de quelques moments tournants de son histoire, nous ne poursuivons pas d’autre but que d’aider à mieux comprendre le positionnement actuel de ce parti, où semble avoir triomphé depuis l’automne 2000 une position exclusivement pro-palestinienne. Là d’ailleurs ne réside pas le moindre des paradoxes pour appréhender une rupture : un Premier ministre appela les choses par leur nom (l’épithète fameuse de terroriste pour qualifier le Hezbollah) ; quelque temps après, le même Premier ministre fut accusé de nier non seulement la gravité mais encore la réalité d’un antisémitisme de type nouveau. Si, en la matière, l’outrance est évidente, il n’en demeure pas moins qu’elle fut amplement véhiculée et qu’elle contribua pour partie à expliquer le résultat du premier tour de l’élection présidentielle.
C’est que plus dure fut la chute. En effet, sans verser dans une conception angélique des choses, et tout en gardant depuis 1967 ses distances sur la question des territoires, les relations entre les socialistes français et l’état d’Israël ont témoigné jusqu’à une date récente d’une grande amitié et d’une connivence évidente.
C’est qu’il s’agissait d’une sympathie associant à la fois un capital idéologique commun –Israël, la seule révolution ayant réussi au XXe siècle - et des hommes d’exception, au premier plan desquels il convient de placer Léon Blum. Dès lors, pour rendre compte de ce processus, il convient de se reporter bien avant la création de l’Etat d’Israël.

Une sympathie associant
un capital
idéologique commun
et des hommes d’exception

Peu nombreux en effet sont aujourd’hui ceux qui se souviennent que sionisme et révolution socialiste –y compris la lueur d’Octobre car peu importe la forme qu’elle devait prendre par la suite - sont issus d’une matrice commune que symbolisa, nonobstant le mauvais jeu de mot attribué soit à Weizmann soit à Ben Gourion (c’est selon) suivant lequel un bundiste ne serait qu’un sioniste qui aurait le mal de mer, le Bund. Pour la petite histoire, évoquons brièvement ici le Congrès de 1901 du Parti ouvrier social démocrate de Russie. S’y faisaient face deux grandes tendances : les amis de Lénine étaient minoritaires et ceux de Martov, parmi lesquels un dénommé Léon Davidovitch Bronstein qui devait entrer dans l’histoire sous le nom de l’un de ses geôliers de la forteresse Pierre et Paul Trotsky, majoritaires. Pourtant ceux-là devinrent les majoritaires (les bolcheviks) pour l’unique raison que ceux-ci refusèrent au dernier moment d’accéder à la demande des délégués bundistes de reconnaissance d’un statut autonome de la question juive. Le Bund fut donc exclu et Lénine l’emporta, petite cause et grand effet. Et relevons aussi l’appui décisif au moment crucial du mouvement communiste - sous la direction de l’Union soviétique - à la création de l’Etat d’Israël, réalité que l’antisémitisme structurel des années suivantes a contribué à occulter.
N’était-il donc pas logique que ce creuset idéologique commun contribue à conforter les liens entre les deux causes ? Du point de vue des socialistes français, cette amitié prit d’abord la forme de relations personnelles, parmi lesquelles la relation essentielle unissant Blum à Weizmann.
Léon Blum, sous l’influence de Marc Jarblum, devint dès la Première Guerre mondiale un contact essentiel entre la France et Haïm Weizmann. Mais la France posait des conditions telles que le Conseil de la SDN risquait de reporter le mandat.
Aussi, si la France soutenait le mandat britannique sur la Palestine, le leader sioniste s’engageait-il à appuyer la France dans sa revendication des mandats sur la Syrie et le Liban ainsi que pour la présidence de la Commission des Lieux Saints.
À proprement parler, Blum s’est toujours pensé comme un Israélite, prototype du Juif pleinement assimilé à la République. Il ne s’est jamais défini en tant que tel comme sioniste, mais simplement comme admirateur du sionisme. La haine antisémite1 se déchaîna perpétuellement contre le futur chef du Front populaire. Faut-il ici rappeler qu’après les élections de 1936, un parlementaire transfuge de l’Action française croyait devoir lui dénier le droit de diriger le gouvernement au seul motif qu’il était Juif en des termes annonciateurs de sa future fonction de Commissaire de Vichy aux Questions Juives : « Votre arrivée, Monsieur le Président, est incontestablement une date historique. Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné…. (Interruption du Président Herriot) par un Juif…… Je dis… que, pour gouverner cette nation paysanne qu’est la France, il vaut mieux avoir quelqu’un dont les origines, si modestes soient-elles, se perdent dans les entrailles de notre sol, qu’un talmudiste subtil »2 ? Elle provint également à partir du second semestre de 1938 de certains milieux socialistes. Ainsi, lors de la crise de Munich, dans le fameux article où il exposait « le lâche soulagement », mais dont il convient de rappeler qu’il fut écrit avant la conclusion catastrophique de la capitulation de Munich, il avait rappelé que vivaient dans les Sudètes quelque cent mille Juifs. Le responsable de la fédération du Calvados, Ludovic Zoretti, n’avait pas hésité à rétorquer dans le journal Le Pays Normand, que le peuple français n’entendait pas faire la guerre et détruire une civilisation « pour rendre la vie plus agréable aux cent mille Juifs de la région des Sudètes. »
L’accusation de bellicisme devait dès lors devenir l’élément central de l’opposition de l’appareil du parti à l’endroit de Léon Blum, initiant la rupture fondamentale avec Paul Faure.
La Shoah au cours de laquelle il perdit son frère René, déporté à Auschwitz, renforça encore plus ses liens avec Weizmann. De retour de Buchenwald, Blum choisit sans aucune ambiguïté le camp du sionisme. Outre le droit légitime, c’est-à-dire historique3, à s’implanter en Palestine, il estimait que désormais il y avait un droit moral. C’est cette thèse qu’il exprima dans une série d’articles dans le journal socialiste Le Populaire en juin et juillet 1946. Comme David Ben Gourion, et contrairement à la majorité des dirigeants sionistes qui s’interrogeaient sur l’opportunité de créer immédiatement l’Etat d’Israël du fait de l’hostilité des Etats-Unis à cette proclamation, il s’affirma alors partisan de la création immédiate et le fit savoir. Une position qu’il défendra jusqu’à la veille de sa mort, publiant un article dans un journal américain, le New York Forward, dans lequel il soutenait le droit historique d’Israël à faire de Jérusalem sa capitale et refusait toute internationalisation de la ville : « Israël a conquis lui-même de vive force, au prix du sang de ses meilleurs enfants, sa capitale historique. Il faut que l’ONU se rallie enfin à la seule solution qui satisfasse à la fois, par une bonne fortune assez rare, aux exigences de la réalité et aux commandements de la justice. »4 Bien évidemment, si l’itinéraire de Blum est en tout point profondément original, il apparaît cependant révélateur d’un sentiment plus largement partagé après la Seconde Guerre mondiale.

Une belle amitié, réaffirmée avec force
à divers moments décisifs
de l’histoire d’Israël

Incontestablement, dans la période 1945-1948, le combat pour la création de l’Etat d’Israël était sympathique aux yeux de la mouvance socialiste. Évidemment, le spectateur attentif peut toujours faire observer que certains parmi les socialistes français n’hésitaient pas à opérer une subtile distinction entre le sort des Juifs, victimes à nulles autres pareilles du nazisme, d’où un nécessaire engagement moral à leurs côtés, et l’aspect politique de la question juive, le soutien au sionisme5.
Il n’en demeure pas moins que malgré ses profondes divisions internes consécutives au succès de Guy Mollet sur Daniel Mayer au congrès de 1946 le soutien à la cause sioniste fut quasi unanime, même s’il permet d’établir une typologie entre les dirigeants socialistes réellement sionistes et proches du sionisme (et ceux dont l’appui résultait d’un postulat moral sans oublier des internationalistes qu’on qualifierait aujourd’hui de tiers-mondistes. Ainsi, lors de la réunion du Comité directeur de la SFIO qui se tint cinq jours après la proclamation de l’indépendance de l’Etat d’Israël la quasi totalité des commissaires socialistes se prononça pour la reconnaissance du nouvel Etat.Cette solidarité entre socialistes français et le jeune état d’Israël ne va pas s’arrêter à ce moment particulier de la (re) naissance de l’Etat sur sa terre. Dès l’automne 1948, le Parti socialiste envoya une délégation à l’invitation du Mapaï. Le 3 novembre, celle-ci remit au Comité directeur un rapport sur sa visite et recommanda « une action socialiste plus énergique en faveur de la reconnaissance formelle du nouvel Etat. »6
Une belle amitié qui fut réaffirmée avec force à divers moments décisifs de l’histoire d’Israël et notamment en 1956, En effet, non seulement la France du gouvernement Guy Mollet a armé Israël – aviation, blindés, etc. - et ce dès l’arrivée de Guy Mollet au pouvoir, mais surtout, la France du gouvernement Guy Mollet a contracté une alliance militaire en bonne et due forme, bien que secrète, avec l’Etat d’Israël. Si le premier point est relativement bien connu désormais depuis les mémoires de Shimon Pérès, la logique qui présida au second mérite d’être explicitée. Les gouvernants français estimèrent que l’Egypte de Nasser constituait le chef d’orchestre clandestin du soulèvement du mouvement national algérien. Qu’il suffirait en quelque sorte d’abattre le régime nassérien pour résoudre la question algérienne : pour preuve, ils mirent en avant les fournitures d’armes que révéla l’arraisonnement du cargo l’Athos chargé de matériel égyptien.
Il y eut donc, pour aller à l’essentiel, conjonction de deux intérêts. Israël voulait des armes et vite, la France voulait se débarrasser de Nasser, et le plus tôt serait le mieux. La nationalisation du canal de Suez offrit donc le prétexte. Mais Ben Gourion mesurait les risques immenses encourus par Israël à se lancer dans une guerre contre l’Egypte. Le 22 octobre 1956, voyant le plan difficilement mis au point contesté par Ben Gourion, les Français offrirent à Shimon Pérès une proposition de la dernière chance : celle de l’octroi par l’intermédiaire du Commissariat à l’énergie atomique de la technologie nucléaire à l’état d’Israël. Ainsi naquit la fameuse « usine textile » de Dimona.
Si l’opération de Suez échoua, l’amitié perdura, mais la situation d’opposants au général de Gaulle ne permit plus aux socialistes de peser comme ils l’avaient fait préalablement. Bien sûr, à chaque épisode dramatique, guerre des Six Jours, guerre du Kippour, notamment ils réaffirmèrent solennellement leur soutien à l’état d’Israël. Dans cette amitié réitérée, la domination quasi sans partage de la mouvance travailliste sur la vie politique israélienne jusqu’au grand « ma’apakh » (retournement) de 1977 joua un rôle de toute première importance. Pourtant depuis la victoire de 1967, l’Etat d’Israël se retrouvait doublement accusé : par une extrême droite et par une partie de la gauche, notamment la gauche ultra d’après 1968. La cause palestinienne devint un des leitmotiv reprochés aux socialistes français. Alors que commençaient à retentir sous couvert d’antisionisme les aboiements de l’antisémitisme, l’appartenance des dirigeants israéliens à l’Internationale socialiste fut de plus en plus souvent dénoncée par ceux qui n’hésitaient pas à scander dans la rue « Israël, Nazi de notre temps ». Il faut de ce point de vue saluer comme il se doit l’action de François Mitterrand, tant comme premier secrétaire du Parti socialiste de 1973 à 1981 que comme président de la république de 1981 à 1995 que d’avoir contre vents et marées toujours mis au premier plan cette amitié.

d’origine arabo-musulmane
le nouvel antisémitisme
est jugé
comme incondamnable
par définition

Depuis septembre 2000, la diabolisation du gouvernement israélien, mais cela avait été aussi le cas entre 1996 et 1999, a conduit pour des raisons de fond à la renaissance d’un nouvel antisémitisme, d’origine arabo-musulmane, et donc jugé par une intelligentsia française post-colonialiste, toujours mal remise du syndrome de la guerre d’Algérie (réduit par définition au crime de la torture), comme incondamnable par définition.
Le refus de reconnaître les véritables responsabilités dans l’échec du processus de paix à l’été 2000 et notamment d’affirmer l’écrasante responsabilité (même si elle ne fut pas le seul facteur de causalité) qu’Arafat porte dans cette catastrophe pour se contenter d’ânonner le théorème de la faute à Sharon a conduit les socialistes à rompre avec la tradition que nous venons de rappeler. En choisissant l’option représentée par un Pascal Boniface rappelant à la direction du Parti socialiste l’intérêt qu’il y aurait à soutenir ceux qui représentent le camp le plus nombreux, le mouvement socialiste a rompu la chaîne que nous venons de décrire. L’auteur de ces lignes, qui est également militant socialiste, croit profondément que son candidat en a payé le prix fort à l’élection présidentielle du printemps dernier. Surtout, il préfère à cette logique de lâcheté, ce qui anima Léon Blum toute sa vie durant : ce n’était rien d’autre que le vieux message de Jean Jaurès selon lequel « le courage, c’est de savoir la vérité et de la dire. »
* François Lafon est ancien élève de l'Ecole normale supérieure, agrégé et docteur en histoire, maître de conférences à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne et membre du Parti socialiste.

1 - Nous renvoyons au pénétrant essai de Pierre Birnbaum, Un mythe politique, la République juive, Fayard, 1988
2 - Journal officiel, intervention de Xavier Vallat, 7 juin 1936, p. 1327
3 - Dans l’article « Le drame de l’Exodus », il affirme soutenir le droit des Juifs des camps d’Allemagne à « chercher leur patrie sur la terre biblique, sur la terre qui est le lieu de leur histoire. »
4 - Blum est mort le 30 mars 1950
5 - Nous renvoyons à l’article d’Idith Zertal, « La SFIO et le sionisme », même si nous ne partageons pas sa conclusion selon laquelle « l’éthique socialiste française s’est investie davantage dans l’aspect humanitaire de la question juive que dans sa dimension sioniste, donc politique : et cela bien que les deux aient été, évidemment, liés » in colloque édité par Doris Bensimon, La France et Israël, p. 301
6 - Compte-rendu sténographique des débats du Comité directeur, Archives de l’Office universitaire de recherches socialistes.

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