Tribune
Sionisme
et socialisme :
Nous nous sommes tant aimés
Par François
Lafon*
|
De
gauche à droite: Léon Blum, le président
américain Truman et Henri Bonnet, ambassadeur
de France aux Etats-Unis |
En jetant ici un regard succinct
sur l’attitude que prirent historiquement les socialistes
français à l’égard de l’Etat
d’Israël lors de quelques moments tournants
de son histoire, nous ne poursuivons pas d’autre
but que d’aider à mieux comprendre le positionnement
actuel de ce parti, où semble avoir triomphé
depuis l’automne 2000 une position exclusivement
pro-palestinienne. Là d’ailleurs ne réside
pas le moindre des paradoxes pour appréhender une
rupture : un Premier ministre appela les choses par leur
nom (l’épithète fameuse de terroriste
pour qualifier le Hezbollah) ; quelque temps après,
le même Premier ministre fut accusé de nier
non seulement la gravité mais encore la réalité
d’un antisémitisme de type nouveau. Si, en
la matière, l’outrance est évidente,
il n’en demeure pas moins qu’elle fut amplement
véhiculée et qu’elle contribua pour
partie à expliquer le résultat du premier
tour de l’élection présidentielle.
C’est que plus dure fut la chute. En effet, sans
verser dans une conception angélique des choses,
et tout en gardant depuis 1967 ses distances sur la question
des territoires, les relations entre les socialistes français
et l’état d’Israël ont témoigné
jusqu’à une date récente d’une
grande amitié et d’une connivence évidente.
C’est qu’il s’agissait d’une sympathie
associant à la fois un capital idéologique
commun –Israël, la seule révolution
ayant réussi au XXe siècle - et des hommes
d’exception, au premier plan desquels il convient
de placer Léon Blum. Dès lors, pour rendre
compte de ce processus, il convient de se reporter bien
avant la création de l’Etat d’Israël.
Une
sympathie associant
un capital
idéologique commun
et des hommes d’exception
Peu nombreux en effet sont
aujourd’hui ceux qui se souviennent que sionisme
et révolution socialiste –y compris la lueur
d’Octobre car peu importe la forme qu’elle
devait prendre par la suite - sont issus d’une
matrice commune que symbolisa, nonobstant le mauvais jeu
de mot attribué soit à Weizmann soit à
Ben Gourion (c’est selon) suivant lequel un bundiste
ne serait qu’un sioniste qui aurait le mal de mer,
le Bund. Pour la petite histoire, évoquons brièvement
ici le Congrès de 1901 du Parti ouvrier social
démocrate de Russie. S’y faisaient face deux
grandes tendances : les amis de Lénine étaient
minoritaires et ceux de Martov, parmi lesquels un dénommé
Léon Davidovitch Bronstein qui devait entrer dans
l’histoire sous le nom de l’un de ses geôliers
de la forteresse Pierre et Paul Trotsky, majoritaires.
Pourtant ceux-là devinrent les majoritaires (les
bolcheviks) pour l’unique raison que ceux-ci refusèrent
au dernier moment d’accéder à la demande
des délégués bundistes de reconnaissance
d’un statut autonome de la question juive. Le Bund
fut donc exclu et Lénine l’emporta, petite
cause et grand effet. Et relevons aussi l’appui
décisif au moment crucial du mouvement communiste
- sous la direction de l’Union soviétique
- à la création de l’Etat d’Israël,
réalité que l’antisémitisme
structurel des années suivantes a contribué
à occulter.
N’était-il donc pas logique que ce creuset
idéologique commun contribue à conforter
les liens entre les deux causes ? Du point de vue des
socialistes français, cette amitié prit
d’abord la forme de relations personnelles, parmi
lesquelles la relation essentielle unissant Blum à
Weizmann.
|
Le
refus de transiger avec le Bund sur la question
sioniste a empêché la tendance révolutionnaire
de Léon Trotski d’être majoritaire.
|
Léon Blum, sous l’influence
de Marc Jarblum, devint dès la Première
Guerre mondiale un contact essentiel entre la France et
Haïm Weizmann. Mais la France posait des conditions
telles que le Conseil de la SDN risquait de reporter le
mandat.
Aussi, si la France soutenait le mandat britannique sur
la Palestine, le leader sioniste s’engageait-il
à appuyer la France dans sa revendication des mandats
sur la Syrie et le Liban ainsi que pour la présidence
de la Commission des Lieux Saints.
À proprement parler, Blum s’est toujours
pensé comme un Israélite, prototype du Juif
pleinement assimilé à la République.
Il ne s’est jamais défini en tant que tel
comme sioniste, mais simplement comme admirateur du sionisme.
La haine antisémite1 se déchaîna perpétuellement
contre le futur chef du Front populaire. Faut-il ici rappeler
qu’après les élections de 1936, un
parlementaire transfuge de l’Action française
croyait devoir lui dénier le droit de diriger le
gouvernement au seul motif qu’il était Juif
en des termes annonciateurs de sa future fonction de Commissaire
de Vichy aux Questions Juives : « Votre arrivée,
Monsieur le Président, est incontestablement une
date historique. Pour la première fois, ce vieux
pays gallo-romain sera gouverné…. (Interruption
du Président Herriot) par un Juif……
Je dis… que, pour gouverner cette nation paysanne
qu’est la France, il vaut mieux avoir quelqu’un
dont les origines, si modestes soient-elles, se perdent
dans les entrailles de notre sol, qu’un talmudiste
subtil »2 ? Elle provint également à
partir du second semestre de 1938 de certains milieux
socialistes. Ainsi, lors de la crise de Munich, dans le
fameux article où il exposait « le lâche
soulagement », mais dont il convient de rappeler
qu’il fut écrit avant la conclusion catastrophique
de la capitulation de Munich, il avait rappelé
que vivaient dans les Sudètes quelque cent mille
Juifs. Le responsable de la fédération du
Calvados, Ludovic Zoretti, n’avait pas hésité
à rétorquer dans le journal Le Pays Normand,
que le peuple français n’entendait pas faire
la guerre et détruire une civilisation «
pour rendre la vie plus agréable aux cent mille
Juifs de la région des Sudètes. »
L’accusation de bellicisme devait dès lors
devenir l’élément central de l’opposition
de l’appareil du parti à l’endroit
de Léon Blum, initiant la rupture fondamentale
avec Paul Faure.
La Shoah au cours de laquelle il perdit son frère
René, déporté à Auschwitz,
renforça encore plus ses liens avec Weizmann. De
retour de Buchenwald, Blum choisit sans aucune ambiguïté
le camp du sionisme. Outre le droit légitime, c’est-à-dire
historique3, à s’implanter en Palestine,
il estimait que désormais il y avait un droit moral.
C’est cette thèse qu’il exprima dans
une série d’articles dans le journal socialiste
Le Populaire en juin et juillet 1946. Comme David Ben
Gourion, et contrairement à la majorité
des dirigeants sionistes qui s’interrogeaient sur
l’opportunité de créer immédiatement
l’Etat d’Israël du fait de l’hostilité
des Etats-Unis à cette proclamation, il s’affirma
alors partisan de la création immédiate
et le fit savoir.
|
Ben
Gourion fut soutenu inconditionnellement par Léon
Blum |
Une position qu’il
défendra jusqu’à la veille de sa mort,
publiant un article dans un journal américain,
le New York Forward, dans lequel il soutenait le droit
historique d’Israël à faire de Jérusalem
sa capitale et refusait toute internationalisation de
la ville : « Israël a conquis lui-même
de vive force, au prix du sang de ses meilleurs enfants,
sa capitale historique. Il faut que l’ONU se rallie
enfin à la seule solution qui satisfasse à
la fois, par une bonne fortune assez rare, aux exigences
de la réalité et aux commandements de la
justice. »4 Bien évidemment, si l’itinéraire
de Blum est en tout point profondément original,
il apparaît cependant révélateur d’un
sentiment plus largement partagé après la
Seconde Guerre mondiale.
Une
belle amitié, réaffirmée avec force
à divers moments décisifs
de l’histoire d’Israël
Incontestablement, dans la
période 1945-1948, le combat pour la création
de l’Etat d’Israël était sympathique
aux yeux de la mouvance socialiste. Évidemment,
le spectateur attentif peut toujours faire observer que
certains parmi les socialistes français n’hésitaient
pas à opérer une subtile distinction entre
le sort des Juifs, victimes à nulles autres pareilles
du nazisme, d’où un nécessaire engagement
moral à leurs côtés, et l’aspect
politique de la question juive, le soutien au sionisme5.
Il n’en demeure pas moins que malgré ses
profondes divisions internes consécutives au succès
de Guy Mollet sur Daniel Mayer au congrès de 1946
le soutien à la cause sioniste fut quasi unanime,
même s’il permet d’établir une
typologie entre les dirigeants socialistes réellement
sionistes et proches du sionisme (et ceux dont l’appui
résultait d’un postulat moral sans oublier
des internationalistes qu’on qualifierait aujourd’hui
de tiers-mondistes. Ainsi, lors de la réunion du
Comité directeur de la SFIO qui se tint cinq jours
après la proclamation de l’indépendance
de l’Etat d’Israël la quasi totalité
des commissaires socialistes se prononça pour la
reconnaissance du nouvel Etat.Cette solidarité
entre socialistes français et le jeune état
d’Israël ne va pas s’arrêter à
ce moment particulier de la (re) naissance de l’Etat
sur sa terre. Dès l’automne 1948, le Parti
socialiste envoya une délégation à
l’invitation du Mapaï. Le 3 novembre, celle-ci
remit au Comité directeur un rapport sur sa visite
et recommanda « une action socialiste plus énergique
en faveur de la reconnaissance formelle du nouvel Etat.
»6
Une belle amitié qui fut réaffirmée
avec force à divers moments décisifs de
l’histoire d’Israël et notamment en 1956,
En effet, non seulement la France du gouvernement Guy
Mollet a armé Israël – aviation, blindés,
etc. - et ce dès l’arrivée de Guy
Mollet au pouvoir, mais surtout, la France du gouvernement
Guy Mollet a contracté une alliance militaire en
bonne et due forme, bien que secrète, avec l’Etat
d’Israël. Si le premier point est relativement
bien connu désormais depuis les mémoires
de Shimon Pérès, la logique qui présida
au second mérite d’être explicitée.
Les gouvernants français estimèrent que
l’Egypte de Nasser constituait le chef d’orchestre
clandestin du soulèvement du mouvement national
algérien. Qu’il suffirait en quelque sorte
d’abattre le régime nassérien pour
résoudre la question algérienne : pour preuve,
ils mirent en avant les fournitures d’armes que
révéla l’arraisonnement du cargo l’Athos
chargé de matériel égyptien.
Il y eut donc, pour aller à l’essentiel,
conjonction de deux intérêts. Israël
voulait des armes et vite, la France voulait se débarrasser
de Nasser, et le plus tôt serait le mieux. La nationalisation
du canal de Suez offrit donc le prétexte. Mais
Ben Gourion mesurait les risques immenses encourus par
Israël à se lancer dans une guerre contre
l’Egypte. Le 22 octobre 1956, voyant le plan difficilement
mis au point contesté par Ben Gourion, les Français
offrirent à Shimon Pérès une proposition
de la dernière chance : celle de l’octroi
par l’intermédiaire du Commissariat à
l’énergie atomique de la technologie nucléaire
à l’état d’Israël. Ainsi
naquit la fameuse « usine textile » de Dimona.
Si l’opération de Suez échoua, l’amitié
perdura, mais la situation d’opposants au général
de Gaulle ne permit plus aux socialistes de peser comme
ils l’avaient fait préalablement. Bien sûr,
à chaque épisode dramatique, guerre des
Six Jours, guerre du Kippour, notamment ils réaffirmèrent
solennellement leur soutien à l’état
d’Israël. Dans cette amitié réitérée,
la domination quasi sans partage de la mouvance travailliste
sur la vie politique israélienne jusqu’au
grand « ma’apakh » (retournement) de
1977 joua un rôle de toute première importance.
Pourtant depuis la victoire de 1967, l’Etat d’Israël
se retrouvait doublement accusé : par une extrême
droite et par une partie de la gauche, notamment la gauche
ultra d’après 1968. La cause palestinienne
devint un des leitmotiv reprochés aux socialistes
français. Alors que commençaient à
retentir sous couvert d’antisionisme les aboiements
de l’antisémitisme, l’appartenance
des dirigeants israéliens à l’Internationale
socialiste fut de plus en plus souvent dénoncée
par ceux qui n’hésitaient pas à scander
dans la rue « Israël, Nazi de notre temps ».
Il faut de ce point de vue saluer comme il se doit l’action
de François Mitterrand, tant comme premier secrétaire
du Parti socialiste de 1973 à 1981 que comme président
de la république de 1981 à 1995 que d’avoir
contre vents et marées toujours mis au premier
plan cette amitié.
d’origine
arabo-musulmane
le nouvel antisémitisme
est jugé
comme incondamnable
par définition
Depuis septembre 2000, la
diabolisation du gouvernement israélien, mais cela
avait été aussi le cas entre 1996 et 1999,
a conduit pour des raisons de fond à la renaissance
d’un nouvel antisémitisme, d’origine
arabo-musulmane, et donc jugé par une intelligentsia
française post-colonialiste, toujours mal remise
du syndrome de la guerre d’Algérie (réduit
par définition au crime de la torture), comme incondamnable
par définition.
Le refus de reconnaître les véritables responsabilités
dans l’échec du processus de paix à
l’été 2000 et notamment d’affirmer
l’écrasante responsabilité (même
si elle ne fut pas le seul facteur de causalité)
qu’Arafat porte dans cette catastrophe pour se contenter
d’ânonner le théorème de la
faute à Sharon a conduit les socialistes à
rompre avec la tradition que nous venons de rappeler.
En choisissant l’option représentée
par un Pascal Boniface rappelant à la direction
du Parti socialiste l’intérêt qu’il
y aurait à soutenir ceux qui représentent
le camp le plus nombreux, le mouvement socialiste a rompu
la chaîne que nous venons de décrire. L’auteur
de ces lignes, qui est également militant socialiste,
croit profondément que son candidat en a payé
le prix fort à l’élection présidentielle
du printemps dernier. Surtout, il préfère
à cette logique de lâcheté, ce qui
anima Léon Blum toute sa vie durant : ce n’était
rien d’autre que le vieux message de Jean Jaurès
selon lequel « le courage, c’est de savoir
la vérité et de la dire. »
* François Lafon est ancien élève
de l'Ecole normale supérieure, agrégé
et docteur en histoire, maître de conférences
à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne
et membre du Parti socialiste.
1 - Nous renvoyons au
pénétrant essai de Pierre Birnbaum, Un mythe
politique, la République juive, Fayard, 1988
2 - Journal officiel, intervention de Xavier Vallat, 7
juin 1936, p. 1327
3 - Dans l’article « Le drame de l’Exodus
», il affirme soutenir le droit des Juifs des camps
d’Allemagne à « chercher leur patrie
sur la terre biblique, sur la terre qui est le lieu de
leur histoire. »
4 - Blum est mort le 30 mars 1950
5 - Nous renvoyons à l’article d’Idith
Zertal, « La SFIO et le sionisme », même
si nous ne partageons pas sa conclusion selon laquelle
« l’éthique socialiste française
s’est investie davantage dans l’aspect humanitaire
de la question juive que dans sa dimension sioniste, donc
politique : et cela bien que les deux aient été,
évidemment, liés » in colloque édité
par Doris Bensimon, La France et Israël, p. 301
6 - Compte-rendu sténographique des débats
du Comité directeur, Archives de l’Office
universitaire de recherches socialistes.
En jetant ici un regard succinct sur l’attitude
que prirent historiquement les socialistes français
à l’égard de l’Etat d’Israël
lors de quelques moments tournants de son histoire, nous
ne poursuivons pas d’autre but que d’aider
à mieux comprendre le positionnement actuel de
ce parti, où semble avoir triomphé depuis
l’automne 2000 une position exclusivement pro-palestinienne.
Là d’ailleurs ne réside pas le moindre
des paradoxes pour appréhender une rupture : un
Premier ministre appela les choses par leur nom (l’épithète
fameuse de terroriste pour qualifier le Hezbollah) ; quelque
temps après, le même Premier ministre fut
accusé de nier non seulement la gravité
mais encore la réalité d’un antisémitisme
de type nouveau. Si, en la matière, l’outrance
est évidente, il n’en demeure pas moins qu’elle
fut amplement véhiculée et qu’elle
contribua pour partie à expliquer le résultat
du premier tour de l’élection présidentielle.
C’est que plus dure fut la chute. En effet, sans
verser dans une conception angélique des choses,
et tout en gardant depuis 1967 ses distances sur la question
des territoires, les relations entre les socialistes français
et l’état d’Israël ont témoigné
jusqu’à une date récente d’une
grande amitié et d’une connivence évidente.
C’est qu’il s’agissait d’une sympathie
associant à la fois un capital idéologique
commun –Israël, la seule révolution
ayant réussi au XXe siècle - et des hommes
d’exception, au premier plan desquels il convient
de placer Léon Blum. Dès lors, pour rendre
compte de ce processus, il convient de se reporter bien
avant la création de l’Etat d’Israël.
Une sympathie associant
un capital
idéologique commun
et des hommes d’exception
Peu nombreux en effet sont aujourd’hui
ceux qui se souviennent que sionisme et révolution
socialiste –y compris la lueur d’Octobre car
peu importe la forme qu’elle devait prendre par
la suite - sont issus d’une matrice commune
que symbolisa, nonobstant le mauvais jeu de mot attribué
soit à Weizmann soit à Ben Gourion (c’est
selon) suivant lequel un bundiste ne serait qu’un
sioniste qui aurait le mal de mer, le Bund. Pour la petite
histoire, évoquons brièvement ici le Congrès
de 1901 du Parti ouvrier social démocrate de Russie.
S’y faisaient face deux grandes tendances : les
amis de Lénine étaient minoritaires et ceux
de Martov, parmi lesquels un dénommé Léon
Davidovitch Bronstein qui devait entrer dans l’histoire
sous le nom de l’un de ses geôliers de la
forteresse Pierre et Paul Trotsky, majoritaires. Pourtant
ceux-là devinrent les majoritaires (les bolcheviks)
pour l’unique raison que ceux-ci refusèrent
au dernier moment d’accéder à la demande
des délégués bundistes de reconnaissance
d’un statut autonome de la question juive. Le Bund
fut donc exclu et Lénine l’emporta, petite
cause et grand effet. Et relevons aussi l’appui
décisif au moment crucial du mouvement communiste
- sous la direction de l’Union soviétique
- à la création de l’Etat d’Israël,
réalité que l’antisémitisme
structurel des années suivantes a contribué
à occulter.
N’était-il donc pas logique que ce creuset
idéologique commun contribue à conforter
les liens entre les deux causes ? Du point de vue des
socialistes français, cette amitié prit
d’abord la forme de relations personnelles, parmi
lesquelles la relation essentielle unissant Blum à
Weizmann.
Léon Blum, sous l’influence de Marc Jarblum,
devint dès la Première Guerre mondiale un
contact essentiel entre la France et Haïm Weizmann.
Mais la France posait des conditions telles que le Conseil
de la SDN risquait de reporter le mandat.
Aussi, si la France soutenait le mandat britannique sur
la Palestine, le leader sioniste s’engageait-il
à appuyer la France dans sa revendication des mandats
sur la Syrie et le Liban ainsi que pour la présidence
de la Commission des Lieux Saints.
À proprement parler, Blum s’est toujours
pensé comme un Israélite, prototype du Juif
pleinement assimilé à la République.
Il ne s’est jamais défini en tant que tel
comme sioniste, mais simplement comme admirateur du sionisme.
La haine antisémite1 se déchaîna perpétuellement
contre le futur chef du Front populaire. Faut-il ici rappeler
qu’après les élections de 1936, un
parlementaire transfuge de l’Action française
croyait devoir lui dénier le droit de diriger le
gouvernement au seul motif qu’il était Juif
en des termes annonciateurs de sa future fonction de Commissaire
de Vichy aux Questions Juives : « Votre arrivée,
Monsieur le Président, est incontestablement une
date historique. Pour la première fois, ce vieux
pays gallo-romain sera gouverné…. (Interruption
du Président Herriot) par un Juif……
Je dis… que, pour gouverner cette nation paysanne
qu’est la France, il vaut mieux avoir quelqu’un
dont les origines, si modestes soient-elles, se perdent
dans les entrailles de notre sol, qu’un talmudiste
subtil »2 ? Elle provint également à
partir du second semestre de 1938 de certains milieux
socialistes. Ainsi, lors de la crise de Munich, dans le
fameux article où il exposait « le lâche
soulagement », mais dont il convient de rappeler
qu’il fut écrit avant la conclusion catastrophique
de la capitulation de Munich, il avait rappelé
que vivaient dans les Sudètes quelque cent mille
Juifs. Le responsable de la fédération du
Calvados, Ludovic Zoretti, n’avait pas hésité
à rétorquer dans le journal Le Pays Normand,
que le peuple français n’entendait pas faire
la guerre et détruire une civilisation «
pour rendre la vie plus agréable aux cent mille
Juifs de la région des Sudètes. »
L’accusation de bellicisme devait dès lors
devenir l’élément central de l’opposition
de l’appareil du parti à l’endroit
de Léon Blum, initiant la rupture fondamentale
avec Paul Faure.
La Shoah au cours de laquelle il perdit son frère
René, déporté à Auschwitz,
renforça encore plus ses liens avec Weizmann. De
retour de Buchenwald, Blum choisit sans aucune ambiguïté
le camp du sionisme. Outre le droit légitime, c’est-à-dire
historique3, à s’implanter en Palestine,
il estimait que désormais il y avait un droit moral.
C’est cette thèse qu’il exprima dans
une série d’articles dans le journal socialiste
Le Populaire en juin et juillet 1946. Comme David Ben
Gourion, et contrairement à la majorité
des dirigeants sionistes qui s’interrogeaient sur
l’opportunité de créer immédiatement
l’Etat d’Israël du fait de l’hostilité
des Etats-Unis à cette proclamation, il s’affirma
alors partisan de la création immédiate
et le fit savoir. Une position qu’il défendra
jusqu’à la veille de sa mort, publiant un
article dans un journal américain, le New York
Forward, dans lequel il soutenait le droit historique
d’Israël à faire de Jérusalem
sa capitale et refusait toute internationalisation de
la ville : « Israël a conquis lui-même
de vive force, au prix du sang de ses meilleurs enfants,
sa capitale historique. Il faut que l’ONU se rallie
enfin à la seule solution qui satisfasse à
la fois, par une bonne fortune assez rare, aux exigences
de la réalité et aux commandements de la
justice. »4 Bien évidemment, si l’itinéraire
de Blum est en tout point profondément original,
il apparaît cependant révélateur d’un
sentiment plus largement partagé après la
Seconde Guerre mondiale.
Une belle amitié, réaffirmée
avec force
à divers moments décisifs
de l’histoire d’Israël
Incontestablement, dans la période
1945-1948, le combat pour la création de l’Etat
d’Israël était sympathique aux yeux
de la mouvance socialiste. Évidemment, le spectateur
attentif peut toujours faire observer que certains parmi
les socialistes français n’hésitaient
pas à opérer une subtile distinction entre
le sort des Juifs, victimes à nulles autres pareilles
du nazisme, d’où un nécessaire engagement
moral à leurs côtés, et l’aspect
politique de la question juive, le soutien au sionisme5.
Il n’en demeure pas moins que malgré ses
profondes divisions internes consécutives au succès
de Guy Mollet sur Daniel Mayer au congrès de 1946
le soutien à la cause sioniste fut quasi unanime,
même s’il permet d’établir une
typologie entre les dirigeants socialistes réellement
sionistes et proches du sionisme (et ceux dont l’appui
résultait d’un postulat moral sans oublier
des internationalistes qu’on qualifierait aujourd’hui
de tiers-mondistes. Ainsi, lors de la réunion du
Comité directeur de la SFIO qui se tint cinq jours
après la proclamation de l’indépendance
de l’Etat d’Israël la quasi totalité
des commissaires socialistes se prononça pour la
reconnaissance du nouvel Etat.Cette solidarité
entre socialistes français et le jeune état
d’Israël ne va pas s’arrêter à
ce moment particulier de la (re) naissance de l’Etat
sur sa terre. Dès l’automne 1948, le Parti
socialiste envoya une délégation à
l’invitation du Mapaï. Le 3 novembre, celle-ci
remit au Comité directeur un rapport sur sa visite
et recommanda « une action socialiste plus énergique
en faveur de la reconnaissance formelle du nouvel Etat.
»6
Une belle amitié qui fut réaffirmée
avec force à divers moments décisifs de
l’histoire d’Israël et notamment en 1956,
En effet, non seulement la France du gouvernement Guy
Mollet a armé Israël – aviation, blindés,
etc. - et ce dès l’arrivée de Guy
Mollet au pouvoir, mais surtout, la France du gouvernement
Guy Mollet a contracté une alliance militaire en
bonne et due forme, bien que secrète, avec l’Etat
d’Israël. Si le premier point est relativement
bien connu désormais depuis les mémoires
de Shimon Pérès, la logique qui présida
au second mérite d’être explicitée.
Les gouvernants français estimèrent que
l’Egypte de Nasser constituait le chef d’orchestre
clandestin du soulèvement du mouvement national
algérien. Qu’il suffirait en quelque sorte
d’abattre le régime nassérien pour
résoudre la question algérienne : pour preuve,
ils mirent en avant les fournitures d’armes que
révéla l’arraisonnement du cargo l’Athos
chargé de matériel égyptien.
Il y eut donc, pour aller à l’essentiel,
conjonction de deux intérêts. Israël
voulait des armes et vite, la France voulait se débarrasser
de Nasser, et le plus tôt serait le mieux. La nationalisation
du canal de Suez offrit donc le prétexte. Mais
Ben Gourion mesurait les risques immenses encourus par
Israël à se lancer dans une guerre contre
l’Egypte. Le 22 octobre 1956, voyant le plan difficilement
mis au point contesté par Ben Gourion, les Français
offrirent à Shimon Pérès une proposition
de la dernière chance : celle de l’octroi
par l’intermédiaire du Commissariat à
l’énergie atomique de la technologie nucléaire
à l’état d’Israël. Ainsi
naquit la fameuse « usine textile » de Dimona.
Si l’opération de Suez échoua, l’amitié
perdura, mais la situation d’opposants au général
de Gaulle ne permit plus aux socialistes de peser comme
ils l’avaient fait préalablement. Bien sûr,
à chaque épisode dramatique, guerre des
Six Jours, guerre du Kippour, notamment ils réaffirmèrent
solennellement leur soutien à l’état
d’Israël. Dans cette amitié réitérée,
la domination quasi sans partage de la mouvance travailliste
sur la vie politique israélienne jusqu’au
grand « ma’apakh » (retournement) de
1977 joua un rôle de toute première importance.
Pourtant depuis la victoire de 1967, l’Etat d’Israël
se retrouvait doublement accusé : par une extrême
droite et par une partie de la gauche, notamment la gauche
ultra d’après 1968. La cause palestinienne
devint un des leitmotiv reprochés aux socialistes
français. Alors que commençaient à
retentir sous couvert d’antisionisme les aboiements
de l’antisémitisme, l’appartenance
des dirigeants israéliens à l’Internationale
socialiste fut de plus en plus souvent dénoncée
par ceux qui n’hésitaient pas à scander
dans la rue « Israël, Nazi de notre temps ».
Il faut de ce point de vue saluer comme il se doit l’action
de François Mitterrand, tant comme premier secrétaire
du Parti socialiste de 1973 à 1981 que comme président
de la république de 1981 à 1995 que d’avoir
contre vents et marées toujours mis au premier
plan cette amitié.
d’origine arabo-musulmane
le nouvel antisémitisme
est jugé
comme incondamnable
par définition
Depuis septembre 2000, la diabolisation
du gouvernement israélien, mais cela avait été
aussi le cas entre 1996 et 1999, a conduit pour des raisons
de fond à la renaissance d’un nouvel antisémitisme,
d’origine arabo-musulmane, et donc jugé par
une intelligentsia française post-colonialiste,
toujours mal remise du syndrome de la guerre d’Algérie
(réduit par définition au crime de la torture),
comme incondamnable par définition.
Le refus de reconnaître les véritables responsabilités
dans l’échec du processus de paix à
l’été 2000 et notamment d’affirmer
l’écrasante responsabilité (même
si elle ne fut pas le seul facteur de causalité)
qu’Arafat porte dans cette catastrophe pour se contenter
d’ânonner le théorème de la
faute à Sharon a conduit les socialistes à
rompre avec la tradition que nous venons de rappeler.
En choisissant l’option représentée
par un Pascal Boniface rappelant à la direction
du Parti socialiste l’intérêt qu’il
y aurait à soutenir ceux qui représentent
le camp le plus nombreux, le mouvement socialiste a rompu
la chaîne que nous venons de décrire. L’auteur
de ces lignes, qui est également militant socialiste,
croit profondément que son candidat en a payé
le prix fort à l’élection présidentielle
du printemps dernier. Surtout, il préfère
à cette logique de lâcheté, ce qui
anima Léon Blum toute sa vie durant : ce n’était
rien d’autre que le vieux message de Jean Jaurès
selon lequel « le courage, c’est de savoir
la vérité et de la dire. »
* François Lafon est ancien élève
de l'Ecole normale supérieure, agrégé
et docteur en histoire, maître de conférences
à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne
et membre du Parti socialiste.
1 - Nous renvoyons au pénétrant
essai de Pierre Birnbaum, Un mythe politique, la République
juive, Fayard, 1988
2 - Journal officiel, intervention de Xavier Vallat, 7
juin 1936, p. 1327
3 - Dans l’article « Le drame de l’Exodus
», il affirme soutenir le droit des Juifs des camps
d’Allemagne à « chercher leur patrie
sur la terre biblique, sur la terre qui est le lieu de
leur histoire. »
4 - Blum est mort le 30 mars 1950
5 - Nous renvoyons à l’article d’Idith
Zertal, « La SFIO et le sionisme », même
si nous ne partageons pas sa conclusion selon laquelle
« l’éthique socialiste française
s’est investie davantage dans l’aspect humanitaire
de la question juive que dans sa dimension sioniste, donc
politique : et cela bien que les deux aient été,
évidemment, liés » in colloque édité
par Doris Bensimon, La France et Israël, p. 301
6 - Compte-rendu sténographique des débats
du Comité directeur, Archives de l’Office
universitaire de recherches socialistes.