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Virage à droite

Réaction molle face aux actes antisémites, position peu lisible sur Israël… la gauche a perdu de nombreuses voix juives lors de la présidentielle 2002. Et le phénomène d’une droitisation des Juifs de France semble aller croissant.

Alain Madelin lors de la manifestation organisée par le Crif le 7 avril 2002.
Une présence qui lui a fait gagner de nombreuses voix

Stupéfaite, la gauche. Foudroyée un 21 avril par la présence de l’extrême droite au second tour, conséquence de sa propre anémie, de son incapacité à convaincre. Elle a perdu ses électeurs naturels. Envolées, les classes populaires. Mais aussi dispersés, les Juifs. Partis voir ailleurs.
Certains ont « viré à 180° » ; contre leur intérêt même, ils ont voté pour l’extrême droite. Comme Eric, 35 ans, qui avait l’habitude de donner sa voix à « la gauche modérée, en gros, au Parti socialiste », et a pourtant glissé le bulletin Mégret dans l’urne ce 21 avril 2002. Parce qu’il ne supportait plus de voir que « des jeunes Maghrébins pouvaient impunément incendier des synagogues et tabasser des Juifs. » Et parce que « si l’extrême droite n’est pas bonne pour les Juifs, ça m’étonnerait qu’elle le soit pour tous ces jeunes beurs de banlieues. » Un comble.
D’autres, nombreux, se sont abstenus pour la première fois. La mort dans l’âme. Comme Sylviane, fervente écologiste de 43 ans, qui n’a pas donné sa voix au candidat Vert Noël Mamère : « J’ai été complètement sidérée par ses propos antisémites. »

Vote de sanction
Il y a ceux-là, et tous les autres Juifs qui ont boudé les candidats de la gauche. Même si les Juifs français continuent de se déclarer, pour 59 % d’entre eux, « à gauche »1 ; même s’il est impossible de disposer de chiffres, les sondages de sortie des urnes à caractère confessionnel étant interdits. Reste l’impression, confirmée par de multiples témoignages, que Lionel Jospin et les challengers de son bord, ont été sanctionnés par la communauté juive. Arié Bensemhoun, président du Crif à Toulouse, a pu constater parmi ses coreligionnaires « une nette crispation vis-à-vis des partis de gauche. D’ailleurs, nous avons appelé à ne pas voter pour l’extrême gauche, Verts et Parti communiste compris, ni pour Chevènement. Le PS a éprouvé une grande difficulté à se démarquer de cette partie de la gauche plurielle. A Toulouse, où les Juifs votent plutôt à gauche pour les échéances nationales, c’est comme ça qu’il a perdu une partie de ses voix. » Jean-Michel Rosenfeld, du très socialiste Cercle Bernard Lazare, affirmait de son côté, lors de la première réunion du cercle Léon Blum (voir p.12) que la moitié de ses membres n’avait pas voté pour Jospin. Impensable auparavant.
Oubliés, sa condamnation du terrorisme du Hezbollah et son caillassage à l’université de Bir Zeit. Bien présents, en revanche, les propos de Pascal Boniface, membre du PS sachant compter, qui avait enjoint en avril 2001 ses dirigeants à plus de fermeté pro-palestinienne : en termes de voix, ils auraient tout eu à y gagner. Bien présente, aussi, la visibilité d’Hubert Védrine, ministre des Affaires Etrangères taxé de parti pris pro-arabe. Bien présente, surtout, la mollesse des réactions face aux actes antisémites du candidat comme du chef de gouvernement, et de son ministre de l’Intérieur, Daniel Vaillant. « Il nous a trahis », estime Sylvia, consciencieuse citoyenne socialiste depuis 1974, qui a donné son suffrage à Alain Madelin.

Silence de plomb
Grand sport national du premier tour, l’éparpillement des votes n’a pas épargné la frange juive de l’électorat. Mais pour des raisons spécifiques, certes assimilables à la fameuse question de l’insécurité. Synagogues brûlées ou attaquées à grands coups de voiture bélier, rabbins et porteurs de kippa molestés... Ces actes antisémites ont largement entaché la campagne. Et la plupart des candidats à l’Elysée n’ont pas su se faire entendre, se contentant de condamner fermement une très floue « montée des communautarismes », renvoyant chacun dos à dos, hors de France.
La gêne aux entournures du candidat Jospin, Jean Glavany, son directeur de campagne, l’explique aujourd’hui comme la conséquence de sa « pudeur » : « face à la gravité de ces actes, il ne voulait pas qu’on l’accuse de réagir à des fins électoralistes. » Autre explication pour Claude Askolovitch, journaliste au Nouvel Observateur et auteur de Lionel (Grasset): « Il y a eu collusion dans sa tête, comme pour toute la gauche, entre deux fondements éthiques de la gauche : l’amour du Juif, et l’amour de l’Arabe. » A droite, peur « d’être à nouveau lepénisé en stigmatisant la communauté maghrébine », incapacité du candidat Chirac à « assumer que les Arabes pouvaient être autre chose que des victimes, sa conviction depuis la guerre d’Algérie »; ce sont les raisons qu’avance Eric Zemmour, grand reporter au Figaro, pour expliquer ce silence assourdissant de la classe politique en campagne.

Remerciements
Sur les seize challengers, trois seulement se sont démarqués. Tous de droite : Alain Madelin (Démocratie Libérale), François Bayrou (Union pour la Démocratie Française) et, dans une moindre mesure, Corinne Lepage (Cap-21). S’alarmant, bien avant les autres, de ces attaques. Les condamnant sans tergiverser. Tenant des propos « équilibrés » sur Israël , selon l’expression consacrée. La position de Madelin et Bayrou sur Israël, Eric Zemmour l’explique, au-delà des questions tacticiennes: « Madelin tient une position atlantiste, sioniste, de défense des démocraties. C’est sa ligne depuis la chute du communisme. Bayrou, lui, est un chrétien du retour aux sources, de ceux qui s’interrogent sur les liens de l’Ancien et du Nouveau Testament. Il se sent donc proche des Juifs. » Résultat : les deux hommes se sont attiré un maximum de « votes juifs ».
Des choix qui, bien sûr, peuvent être le fait de convictions indépendantes de leur appartenance. Comme celui de Mikaël, informaticien qui approuve tout chez Madelin, « son programme économique comme ses convictions en politique internationale. » « Sociologiquement, explique Eric Zemmour, les électeurs de Madelin sont pour la plupart des petits entrepreneurs et des professions libérales, comme le sont de nombreux Juifs. » Mais ces votes plus ou moins massifs à destination du candidat de DL comme de son rival UDF sont chez beaucoup de Juifs français l’expression d’un vote que les sociologues qualifient de « réactif » : un peu perdue, Sylvia a voulu « remercier Madelin d’avoir parlé. » Et, surtout, « de s’être rendu à la manif du Crif2. On s’est sentis moins seuls. » Sans même jeter un coup d’œil au programme de François Bayrou, Alain, de tendance « plutôt chevènementiste » a eu la même réaction vis-à-vis du candidat UDF. « Ecoeuré », Charles, qui vote d’habitude « surtout en fonction de ce que sont les candidats, de leur grandeur », a donné sa voix à Corinne Lepage. « Juste parce qu’elle est juive. » Amer constat, aveu d’un profond malaise.

La politique jugée pro-arabe d’Hubert Védrine a détourné
une partie des Juifs de la gauche.

 

Depuis, un an a passé ; le malaise est toujours là, installé. La gauche modérée, laminée, se cherche, lorgne sur son extrême, et met trois jours à pondre un communiqué quand des jeunes de l’Hachomer Hatzaïr se font tabasser en marge d’une manifestation contre la guerre en Irak. Avant de se faire donner des leçons de lutte contre l’antisémitisme de la majorité.
Depuis, la droite est au pouvoir. Et Nicolas Sarkozy se fait acclamer par les mêmes jeunes de l’Hashomer « Il fait un tabac chez les Juifs, affirme Eric Zemmour, ce qui était inconcevable il n’y a pas si longtemps. Il ne vit pas dans la culpabilité par rapport à la guerre d’Algérie. Il voit les choses telles qu’elles sont, et il agit. »
En tout cas, il promet, recevant les instances communautaires inquiètes dès son installation place Beauvau, demandant à ses flics une « tolérance double zéro face au racisme et à l’antisémitisme. » Subjuguant, malgré une politique pas plus pro-israélienne du Quai d’Orsay, le président du Crif Roger Cukierman, qui déclarait en novembre que malgré « le climat général toujours très mauvais », l’arrivée de Sarkozy au ministère de l’Intérieur a « marqué un net changement. » Dans le même mouvement, Roger Cukierman dénonce le nouvel ennemi déclaré des Juifs. Ce n’est plus le Front national, pourtant présent au second tour, mais la fameuse « alliance bruns-rouges-verts ». La communauté juive semble plutôt approuver, « on lui parle d’elle, on s’en préoccupe, elle ne peut être que sensible à ce populisme », affirme Claude Askolovitch.
L’étiquette « de droite » lui colle désormais à la peau, à cause de ces propos, à cause du mal que semble éprouver la communauté officielle à se démarquer de son extrême droite, se retrouvant dans les mêmes manifs que la ratonnante Ligue de défense juive. A cause de la difficulté qu’il y a pour un Juif à tenir une position de gauche sur les sujets de société sans se voir renvoyé à Sharon. A cause du « package complet » qu’on lui demande d’adopter, selon l’expression de Claude Askolovitch : impossible de lutter contre les fonds de pension ou les OGM sans embrasser la cause palestinienne.
Chez les intellectuels juifs, la défense publique d’Israël se dissocie de moins en moins d’une dénonciation du « droit-de-l’hommisme », ce qui a conduit le chercheur Daniel Lindenberg à accuser Alain Finkielkraut et tant d’autres de virer « nouveaux réacs ». Dans Le Rappel à l’ordre (Seuil), il les accuse de céder à la « tentation du repli identitaire, souvent couplée à la fascination de l’autorité. »
Et si ces fils d’un franco-judaïsme universaliste se mettent à adopter le « package complet » d’une certaine droite, il y a fort à parier que le phénomène est largement amplifié dans le reste de la communauté. Faute de mieux.
Raphaëlle Leyris
ralaneleyris@aol.com
1 - Selon une enquête menée en janvier 2002 par le FSJU
2 - organisée le 7 avril « contre l’antisémitisme et pour le soutien au peuple israélien »

Raphaëlle Leyris
ralaneleyris@aol.com

1 - Selon une enquête menée en janvier 2002 par le FSJU
2 - organisée le 7 avril « contre l’antisémitisme et pour le soutien au peuple israélien »

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