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Ils ont trouvé leur foi

En France, chaque annés, plusieurs dizaines de milliers de personnes adoptent l'une des trois
religions monothéistes. Leur motivation est souvent si profonde qu'ils peuvent accepter d’adapter
leur vie à leur nouvelle croyance.

Sandrine est devenue Zeineb un vendredi. Jour de prière normal pour les quelques centaines de fidèles réunis dans la salle de prière de La Courneuve, mais jour spécial pour Sandrine, celui de son entrée dans la communauté musulmane. Mariée à un musulman d’origine tunisienne, cette étudiante de 25 ans a choisi de se convertir. « Ma décision n’est pas uniquement motivée par mon mariage. Depuis l’âge de 12 ans je me pose des questions sur cette religion. » Dans la partie réservée aux femmes, Sandrine recouverte d’un voile, suit la prière comme les autres, en attendant ce « moment magique » où elle devra prononcer la shahada, la profession de foi qui la fera entrer en islam.

Une évolution plus qu'une rupture
A l’appel de l’imam Sandrine se lève, sous le regard de toute l’assemblée, et prononce une seule phrase en arabe : « J’atteste qu’il n’y a pas de divinité si ce n’est Dieu et j’atteste que Mohammed est l’envoyé de Dieu. » Autour d’elle, les femmes applaudissent. Toutes viennent la saluer, la prendre dans leurs bras, la féliciter, tandis que son amie Lucie, elle-même convertie, verse quelques larmes. Tous les convertis gardent le sentiment de rentrer dans une famille, non pas de rompre avec leur passé, mais d’évoluer.
Il s’agit bien d’évolution, de continuité, quelle que soit la religion choisie par un adulte. Qu’ils se fassent baptiser, qu’ils deviennent juifs ou musulmans, les convertis affirment qu’il n’y pas eu rupture. Tous se posaient des questions sur leur foi. La conversion est donc vécue comme un aboutissement, plus que comme un changement.
Besoin de moralité, attrait pour une culture, crise mystique, mariage… Impossible de donner une unique raison à une conversion. Pour Didier Bourg, sociologue qui écrit en ce moment sa thèse sur les jeunes musulmans, les motivations sont souvent croisées. « Le besoin de normes morales d’un côté, et « l’islam des copains » ou « islamisation de quartier », c’est-à-dire un intérêt pour la culture arabe né du contact et des échanges entre des Français de souche et des musulmans (voisins, collègues, amis) », analyse le sociologue. Les motivations diffèrent dans le cas d’une conversion au judaïsme. Certaines personnes assument mal par exemple le passé collabo ou fortement antisémite de leur famille. D’autres, stigmatisés comme minorité, politique, sexuelle ou culturelle, se retrouvent dans l’image du Juif persécuté. « La Shoah est toujours sous jacente dans les motivations », affirme Sébastien Tank, docteur en sociologie 1.
Marie-Eléonore a 23 ans. Adolescente elle lit Le journal d’Anne Franck. Pour elle, c’est un grand bouleversement. Cette lecture éveille en elle un intérêt pour la culture juive. « Ca a été un point de départ, mais je ne suis pas restée du tout sur une vision doloriste du judaïsme par la Shoah. » Elle affirme que le sentiment d’appartenir à une minorité est confortable dans notre société. « Dans une minorité, on ne peut pas se sentir seul. » La jeune fille n’a pas pour l’instant entamé de démarche pour se convertir mais se rend à la synagogue tous les vendredi. « J’ai l’impression de m’enraciner dans quelque chose. Je me sens juive. Je voudrais que mon futur mari soit juif ou qu’il ait au moins un rapport avec le judaïsme, pour partager quelque chose. J’ai l’impression que mon âme juive s’est trouvée dans un corps qui n'était pas le sien. »

Renouer avec la tradition
Marie-Anne, elle, a franchi le pas. Comme beaucoup d’adultes souhaitant se convertir au catholicisme, elle est née dans une famille chrétienne et fait partie de la première génération non baptisée à la naissance. Pour elle il est important de renouer avec la tradition. « Sans doute par respect pour notre liberté, mes parents n‘ ont pas souhaité nous faire baptiser mes sœurs et moi. Mais il y avait une Bible à la maison et j’ai très vite mis le nez dedans. » Plus tard, étudiante, Marie-Anne parcourt d’autres livres sur la foi chrétienne. « ça m’a fait me poser des questions sur moi-même, j’ai commencé à penser à la conversion. » Et un jour, la jeune femme passe les portes de l’église Saint-Médard dans le Ve arrondissement de Paris. « Je me suis présentée à l’accueil. Le prêtre de service m’a reçue et on a parlé. Ensuite, toutes les semaines j’ai rencontré celle qui est devenue mon accompagnatrice. » Chez les catholiques comme chez les Juifs, le chemin vers la conversion dure un certain temps. La personne qui a émis la volonté d’appartenir à la famille des chrétiens doit suivre une initiation, un parcours d’environ deux ans jusqu’au baptême. Deux ans pendant lesquels elle rencontre chaque semaine un accompagnateur, un guide, avec qui elle peut parler de la Bible, de l’Eglise et de ses principes. En plus de la relation avec leur accompagnateur, les catéchumènes se retrouvent entre eux à intervalles réguliers. Ils ont aussi l’occasion de parler de leur foi avec le prêtre de la paroisse. « La relation avec l’accompagnateur est plutôt agréable, détendue. Il ne faut pas que ce soit une contrainte, explique Michel Yvon, un paroissien de Saint-Médard, qui a suivi avec sa femme le chemin de conversion d’une catéchumène (personne à qui l’on enseigne la doctrine chrétienne en vue du baptême). Mais, bien sûr, on doit vérifier que les personnes sont crédibles dans leur démarche, prêtes à aller jusqu’au bout. Il faut s’assurer qu’il ne s’agit pas d’une passade. » L’entrée en catéchuménat comme le baptême restent des moments inoubliables. Sandrine a 26 ans, depuis le premier dimanche de Carême cette année, elle est catéchumène. « Le jour de la célébration, explique-t-elle émue, j’ai pleuré. C’était très intense. » Avant il lui arrivait d’aller dans une église pour être seule, pour mettre des bougies, mais dit-elle « j’étais quand même une étrangère. L’entrée en catéchuménat a officialisé les choses. Et aujourd’hui, j’ai hâte d'être au baptême, c’est à la fois la mort et la résurrection. On n’est pas et on devient. »

Stéréotypes
Une fois convertis, les nouveaux croyants font normalement partie intégrante de leur communauté religieuse. « Les membres de la communauté paroissiale sont toujours très contents d’accueillir de nouveaux venus», explique Michel Yvon. « Ils sont parfois même étonnés, émus du courage que ces personnes ont montré. » Il arrive rarement que l’on rappelle à des convertis leur foi tardive. Dans le judaïsme,il est même interdit d’évoquer une conversion. Le sociologue Didier Bourg, converti à l’islam en 1988, a lui été déçu par le comportement de certains musulmans. « Au début, j’ai pris un prénom arabe. Mais les gens m’appelaient Ali quand ils voulaient quelque chose de moi, et revenaient à Didier quand quelque chose n’allait pas, comme pour me montrer que je ne pouvais pas être aussi bien qu’eux. »
Alexandra, étudiante à Science-Po, a prononcé sa shahada en 1997. Elle doit épouser en mai Mohamed, un Marocain qui vit en France depuis quatre ans. Lui avoue avoir eu « des doutes et des a priori » sur la pratique et la compréhension de cette religion par les convertis. « Je pensais, à tort, par ignorance, que seuls des musulmans de naissance pouvaient comprendre la profondeur de l’islam. Mais quand j’ai rencontré Alexandra, j’ai compris que seule la foi était importante. Elle prie, elle pratique autant qu’elle peut, et contrairement à moi, elle lit beaucoup et cherche tout le temps à en savoir plus. »
Car les convertis comptent parmi les plus pratiquants des musulmans de France. Prières, ramadan, aumône, nourriture halal, ils s’attèlent à tous les devoirs propres à leur foi toute neuve. L’investissement est un mot d’ordre pour tous, catholiques, Juifs ou musulmans.
Aurélien attend la bénédiction de ses parents pour se convertir au judaïsme. D'ici-là, il fait shabbat une fois par mois et essaye de respecter certains principes, comme de manger « plus ou moins casher ». Dans son cas, pas de porc ni de crustacés, pas de mélange lait-viande. Alexandra mange halal, fréquente la mosquée une fois par semaine et fait ses cinq prières par jour (un des piliers de l’islam).
Une fois leur place trouvée dans la communauté, les convertis doivent faire accepter et respecter leurs choix à leur entourage. Difficile parfois de passer outre les stéréotypes. « Ma famille a beaucoup de préjugés, témoigne Marie-Eléonore. Elle me fait parfois des réflexions pénibles, qui me crispent, que ce soit sur Israël ou sur l’intégration des Juifs en France. » Même constat pour Alexandra. Ses parents ont reçu la nouvelle de sa conversion à l’islam comme un choc, avant d’accepter sa décision.
Les convertis apprennent à conjuguer deux cultures, deux familles. Au-delà des difficultés, ils ont l’impression de s’enrichir et d’aider à l’épanouissement de leur nouvelle communauté. Michel Yvon qui a assisté à plusieurs baptêmes d’adultes confirme : « C’est une grande chance pour l’Eglise. Ca conforte les fidèles, ça les aide à réfléchir sur leur foi et à l’entretenir. »

Céline Bruneau (avec Raphaëlle Leyris)
cbruneau@voila.fr

1 - Sébastien Tank vient de soutenir sa thèse La conversion comme enjeu de légitimité et de pouvoir dans le judaïsme contemporain : étude comparée des cas français, israélien, argentin et nord-américain.

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