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Marc-Alain Ouaknin :
« On ne peut réduire la casherout à une hygiène »

Marc-Alain Ouaknin, rabbin, docteur en philosophie et professeur de littérature comparée nous livre des éléments d’explication sur la signification de la nourriture casher.

« Pour comprendre les fondements de la casherout, il est intéressant de revenir à la racine même du mot, qui signifie « apte à ». Donc manger casher, c’est manger de la nourriture apte à quelque chose. Mais à quoi ? D’après les textes bibliques, essentiellement apte à la vie. Mais la vie n’est pas que biologique.
Si l’homme est un vivant, il est aussi un parlant.On ne peut donc pas réduire la casherout à une hygiène. Car il faut aussi considérer la dimension du parlant, de l’intégration dans la société.
La casherout est expliquée au livre 11 du Lévitique, soit exactement au milieu de la Torah si on la dénombre en lettres. Le cœur même de la Torah est donc dans cette loi alimentaire et plus précisément dans le mot « rampants », espèce d’animaux interdite. Mais si on considère la Torah en nombre de mots et non plus en nombre de lettres, le cœur se trouve au chapitre 10, entre les mots « interprète » et « tu interprèteras ».
Quelque chose de très fort est donc lié à la dynamique de la parole et à la permission. Dans un cas, quelque chose entre dans la bouche ; dans l’autre cas, quelque chose sort de la bouche. On ne peut réduire la bouche à une seule fonction. On ne peut manger sans parler. Manger doit être fécond.
Cette dimension conduit à donner une explication au pêché dit originel. Adam et Eve ont partagé un fruit sans échanger un seul mot, et c’est une faute primordiale que de ne pas avoir utilisé la bouche comme lien social. Mais le temps de la prière est aussi le temps de la bouche. Et je ne pourrai jamais parler et manger sans m’être demandé au préalable si d’autres ont faim. Manger casher ne peut se réduire à acheter sa viande chez son boucher casher. Manger casher c’est aussi m’assurer avant de manger un être vivant, que tout être vivant que je côtoie puisse manger.


On ne peut pas manger
plus ou moins casher


On ne peut pas manger plus ou moins casher. Il y a des règles.
L’animal doit avoir été abattu par un shouared ; il ne faut pas mélanger le lait et la viande ; il ne faut pas manger de sang, et il y a une liste des animaux dont on ne doit pas se nourrir. Excepté pour les poissons, n’est casher que l’animal qui mange une créature de niveau inférieur à lui-même. La vache est casher car elle ne mange que de l’herbe, de l’inerte. Le léopard, lui, mange du lion, un animal de son espèce. Il n’est donc pas casher.
On peut manger des animaux aux sabots fendus. Ces sabots fendus représentent la possibilité de choix entre deux chemins. De même on ne mange pas de mollusques, animaux portés par le courant. En revanche on mange des poissons à nageoires, qui choisissent leur direction. L’aptitude au vivant est aussi l’aptitude au choix. L’homme ne doit pas être une marionnette dans les mains du destin, passif, privé de liberté.
On peut aussi manger des ruminants. Or ruminer c’est reprendre l’étude, encore et toujours, dans une remise en cause permanente.
Et justement, le plus important est que chacun étudie pour savoir ce qu’il peut manger ou non, pour connaître les catégories nécessaires au fonctionnement de la casherout. Il y a des extensions, des dérives, des fantaisies. Mais quand on étudie, il est extrêmement simple de savoir où s’arrête la loi. Cela est nécessaire pour ne pas rester dans l’ignorance et pour que d’autres ne vous imposent pas ce qu’ils mangent. C’est l’idée de responsabilité. »

Propos recueillis par Michaël Hajdenberg

A lire aussi :
Gilles Bernheim, Le souci des autres, pages 156 et suivantes. Editions Calmann Lévy.
Joëlle Bahloul : Le Culte de la table dressée. Rites et traditions de la table juive algérienne

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