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L’incroyable pari d’Emile Shoufani

Fin 2002, Emile Shoufani, le curé de Nazareth, lançait en Israël et en France le projet « une mémoire pour la paix », appelant Juifs et Arabes à un pèlerinage commun, au camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. L’initiative allait rencontrer un succès inespéré : du 26 au 29 mai dernier, quelque cinq cents personnes se sont rendues en Pologne à l’appel du père Shoufani.

Qui eût cru, il y a encore quelques semaines, à la réussite d’une telle entreprise ? Environ trois cents Israéliens juifs et arabes, deux cents Français juifs, chrétiens et musulmans et une dizaine de Belges de l’Université catholique de Louvain, ensemble sur le lieu symbolique de la Shoah. L’événement était sans précédent.
À l'origine du projet du curé de Nazareth, une conviction : entre Israéliens et Palestiniens il n’y aura pas d’avenir commun sans un « travail de partage de la mémoire ». Car la paix ne peut se réduire à un cessez-le-feu : elle doit passer, nécessairement, par la compréhension des « blessures de l’autre », par la reconnaissance de son histoire, de ses traumatismes et de ses peurs. La paix n’est pas seulement un accord politique : elle implique la construction d’une entente entre les peuples. Il faut le souligner : l’initiative du « père Emile » a quelque chose d’incroyable, en ces temps où les adeptes du négationnisme se font toujours plus nombreux dans le monde arabo-musulman.

Tourisme concentrationnaire
Mais pourquoi alors étendre cette initiative à la France ? Emile Shoufani avance deux explications : les rapports entre Juifs et musulmans se sont sensiblement dégradés en France à cause du conflit israélo-palestinien ; la France reste néanmoins porteuse d’une tradition de dialogue entre communautés et son expérience peut favoriser une compréhension mutuelle. Il y avait donc un projet français particulier, et de fait, au cours du voyage, Français et Israéliens se sont très peu rencontrés. Les délégations israélienne et franco-belge ont visité le lundi 26 mai les lieux juifs de Cracovie. Puis les jours suivants les camps de Birkenau-Auschwitz II et d’Auschwitz I. Les participants ont vu la Judenrampe où arrivaient les Juifs déportés jusqu’en 1944, les restes des installations de gazage et des crématoires, les baraques, les immenses étendues où ont été déversées les cendres des Juifs assassinés.
Pourquoi cependant une rencontre à Auschwitz ? Il y a en effet quelque chose d’insupportable dans l’industrie polonaise du tourisme concentrationnaire. A Auschwitz, on vend des sandwichs et des cartes postales. Et puis il y a l’amnésie de la Pologne et sa mythologie résistante. Sur l’emplacement du camp de Plaszow, des Polonais en maillot de bain bronzent devant un monument célébrant le sacrifice national. Il y a aussi l’antisémitisme polonais qui perdure et les voitures qui passent devant Birkenau et accélèrent en criant des insultes, au risque d’écraser les visiteurs. Il y a enfin le temps qui recouvre l’horreur. Il y a des arbres, de l’herbe verte et des fleurs à Birkenau.
Alors à quoi bon un pèlerinage ? Parce que la réalité des lieux, leur étendue rendent compte des dimensions du crime. Mais pour que cette réalité brute puisse être compréhensible, des explications sont nécessaires. Une importante contribution à la réalisation de ce voyage a été apportée par l’historien italien Marcello Pezzetti, spécialiste du camp d’Auschwitz et archéologue des lieux. Les « témoins » Jules Fainzang, Ida Grinspan, Irène Hajos, Yvette Levy, Magda Laffon et Shlomo Venezia, dernier survivant en Europe des Sonderkommando, étaient également sur les lieux. Voir et entendre : quel meilleur antidote au négationnisme ?

« Qu’il est beau de pleurer ensemble »
Et le pari d’Emile Shoufani a réussi. Il y a eu, entre les différents participants, un échange véritable, des moments inoubliables d’émotion partagée. C’est un musulman qui vient consoler un jeune éclaireur israélite français, qui devant le « lac des cendres » de Birkenau s’est écarté de son groupe, en larmes. C’est une Arabe israélienne qui écrit un poème sur la douleur juive. C’est la cérémonie de clôture organisée sur la rampe centrale de Birkenau où Juifs et Arabes lisent alternativement les noms des disparus. C’est Ouaffa, petite scoute musulmane française, qui après avoir lu les noms éclate en sanglots. Rachid Benzine l’a dit dans un discours prononcé le dernier soir : « Qu’il est beau de pleurer ensemble ! » Restent quelques maladresses. Il y a ceux qui – toutes religions et nationalités confondues – déjeunent sur l’herbe, devant les barbelés de Birkenau. Et puis cette jeune fille belge qui, des fleurs de Birkenau dans les cheveux, rit à gorge déployée lors de la visite des latrines du camp des femmes. Certains n’ont pas su s’émouvoir. Certains n’ont pas su se tenir. Ils n’étaient cependant qu’une minorité.


Pourquoi auschwitz ?
parce que la réalité
des lieux rend compte
des dimensions du crime


Reste que l’émotion ne suffit pas. Elle risque même d’être dangereuse si elle ne s’appuie pas sur la réflexion et la connaissance. Dans le domaine du sentiment, tout se vaut : toute mort est un événement triste, toute mort vaut d’être pleurée. La visite au camp d’Auschwitz-Birkenau peut être un rempart contre le négationnisme, mais ne peut en aucun cas prévenir la banalisation. Faire l’économie d’un questionnement sur le sens politique, historique, philosophique et métaphysique de la Shoah, c’est s’exposer à ne pas en percevoir la spécificité. Le devoir de mémoire n’est rien sans un devoir d’histoire, la commémoration ne veut rien dire sans un effort de compréhension. Et cela, beaucoup ne l’avaient pas saisi. On pouvait les entendre s’exclamer : « Comme c’est beau ! Un peuple qui souffre qui comprend un autre peuple qui souffre ! »
Certes, il ne faut pas non plus condamner l’émotion. C’est elle qui peut amener le désir de connaissance et les interrogations véritables.
Reste que pleurer ce n’est pas comprendre. Et certains, parmi les membres de la délégation franco-belge, n’ont, à l’évidence, pas compris grand-chose. Il y a cette femme, entre deux âges, qui ne fait aucune différence entre les SS et les déportés, tous soumis, selon elle, à une même autorité. Il y a également ceux qui soutiennent la thèse de l’innocence de la Wehrmacht et de la non-implication de la société allemande dans le génocide. Il faut dire que certains faits historiques sont difficiles à admettre : ils dérangent. Et l’histoire de Shoah – peut-être plus que toute autre – bouleverse profondément nos certitudes rassurantes. La formation des participants, surtout des plus âgés d’entre eux, était parfois insuffisante : il faut sans doute déplorer que le séminaire de préparation n’ait pas été obligatoire. Mais il faut à l’inverse souligner la disponibilité des plus jeunes. Beaucoup écoutaient attentivement les explications de l’historien, des témoins et des guides. En sortant du musée d’Auschwitz I, ils ont acheté des livres d’histoire.

Incompréhensions de fond
Mais reste au-delà des problèmes historiques, des incompréhensions de fond subsistent. D’ordre politique avec les musulmans et d’ordre philosophique avec les chrétiens. Côté musulman, il y a le discours de clôture de Rachid Benzine, si beau au début, sur la fraternité et la paix, qui tout à coup dérape. « Vous Juifs, comment avez-vous permis qu’il y ait encore des guerres après la Shoah ? », déclare en substance le jeune intellectuel musulman. Que veut-il dire par-là ? De quelles guerres parle-t-il ? Implicitement n’est-ce pas Israël qui est visé ? Mais il y a aussi ce jeune musulman que ce discours choque.
Côté chrétien, les problèmes sont moins actuels et plus complexes. Les chrétiens parlent de pardon et de sacrifice ; les Juifs de justice. C’est un petit groupe catholique qui, dans un car, interroge le rescapé Jules Fainzang – a-t-il pardonné ? – et qui ne peut comprendre sa réponse : comment pourrait-il pardonner pour tous les morts de Belzec, de Sobibor, de Majdanek, de Treblinka, de Chelmno, de Birkenau et d’ailleurs ; comment pourrait-il pardonner ceux qui n’ont jamais demandé pardon, ceux qui ont commis un crime sans précédent, qui ne devait pas laisser de survivants ? Sorti du car, le petit groupe catholique s’éloigne et disserte sur le Dieu juif de vengeance… Mais il y a aussi cette jeune catholique que l’idée de pardon scandalise.

Sujets qui fâchent
Alors bien sûr, des zones d’ombre demeurent. Le chemin vers la compréhension mutuelle peut être encore long. Et la démarche n’est pas à l’abri de tentatives de récupération politique. Certains journalistes ont d’ailleurs posé la question : ira-t-on l’an prochain à Sabra et Chatila ? Le risque existe, malgré les précautions d’Emile Shoufani, d’un parallèle entre Shoah et Nakba. Mais il ne faudrait pas pour autant minimiser la portée de ce pèlerinage commun et l’importance de l’engagement de ces quelques centaines d’individus. S’il y a une image à retenir de ce voyage, c’est sans doute cette jeune fille du groupe français, musulmane et voilée qui, assise dans l’avion du retour au milieu d’un groupe d’éclaireurs israélites, dit, en arrivant à Paris : « Voilà. On a pu parler de tout. Même des sujets qui fâchent. Mais on ne s’est pas fâché ! » Un pas immense a été fait, le pas initial. Mercredi 28 mai, Emile Shoufani a reçu le prix de l’Unesco de l’éducation pour la paix, récompense méritée pour une œuvre d’ouverture et d’espoir. Car, il faut le dire et le répéter, « le père Emile » a su déplacer des montagnes.

Paola Bertilotti
pao.bertilotti@freesbee.fr

 

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