| En avril 1994, nous étions en âge de comprendre ce qu’il se passait au Rwanda. Je m’en souviens comme si c’était hier. Chaque soir au JT, on nous parle du Rwanda. Pas ou presque pas d’images en direct. Simplement une carte d’Afrique, au milieu de laquelle apparaît un minuscule point rouge. A côté, l’icône d’un téléphone et la photo de l’envoyé spécial dont nous entendons la voix. Lointaine, trop lointaine. « Il se passe ici des choses terribles, des milliers de gens sont tués en pleine rue» nous répète-t-il chaque soir. Les jours s’égrènent, on nous demande d’envoyer du riz, comme nous l’avions fait quelques années auparavant pour la Somalie.
Les années passent, je rentre à l’Université. Je ne connais rien de l’histoire tragique du Rwanda. Je rencontre Annick Kayitesi, elle me dit être rescapé du génocide des Tutsi. Je l’apprends à cette occasion, un génocide s’est déroulé au Rwanda en 1994. Il a fait plus de 800 000 victimes en quelques semaines. Les bourreaux sont presque aussi nombreux que les victimes. C’est qu’au Rwanda bien souvent les Tutsi ont été assassiné par leurs voisins. On a tué à la machette. Annick me raconte que le génocide n’est pas terminé. Le Sida a été une arme pour les génocidaires. 10 ans après des femmes meurent du virus que leurs violeurs leur ont inoculé. Et des rescapés sont régulièrement assassinés. L’horreur de cet évènement me pose brutalement la question « Comment 50 ans, après la Shoah avons-nous pu laisser faire ?».
Alors, nous avons organisé dans ma fac, à Tolbiac, un colloque, « Zakhor-Ibuka » ; « souviens-toi » en hébreu et en Kinyarwanda. Je veux comprendre les mécanismes qui 10 ans plus tôt en Afrique et 50 ans plus tôt en Europe ont pu permettre à des hommes de réaliser une telle chose dans l’indifférence générale ou presque.
Sur une semaine entière, 200 personnes se risquent timidement à ce colloque pour écouter, entendre.
Depuis, nous avons fait notre chemin.
Par deux fois, nous nous sommes rendus au Rwanda. La première fois soutenue par Bernard Kouchner, pour faire « Dialoguer les mémoires ». Une délégation de personnalités françaises, et de rescapés Tutsi vivant en France a répondu à notre invitation. Arrivée au Rwanda, je me souviens de l’accueil chaleureux que les rescapés nous réservent. Nous sommes la première délégation française, la première délégation juive, et la plus importante délégation à ne s’être jamais rendu dans ce pays.
Chacun a gardé en tête les témoignages des rescapés. Celui poignant de Thierry, notre guide, seule rescapé d’une famille de 54 membres. Celui d’Olivier, notre chauffeur, devenu mon ami. Olivier est mort il y a quelques semaines, il avait 25 ans. En ces heures, je pense à lui. Celui d’Emmanuel, qui ne peut quitter Murambi car toute sa famille y repose parmi les 45 000 victimes. Quelque part, il ne sait trop où. Celui des survivants héroïques de Bissessero, haut lieu de la résistance Tutsi. Nous visitons les mémoriaux. A chaque fois, nous y récitons la prière pour les morts en hébreu « El Malei Rahamim » que je n’ai entendu qu’en Pologne, sur les restes des camps de Sobibor ou de Birkenau.
A l’Université de Butaré, Benjamin Abtan, mon prédécesseur prend l’engagement solennel de commémorer de retour en France, chaque année le 7 avril, le génocide des Tutsi.
Car ils sont encore trop nombreux, entre les tenants de la thèse du double-génocide et ce qui ne veulent parler que de massacres, à nier la réalité. La présence avec nous aujourd’hui d’un ministre en exercice est évidemment encourageante. Car elle permet d’affirmer d’une seule voix : « Au Rwanda, il n’y eu qu’un seul génocide, celui des Tutsi, perpétré par le pouvoir Hutu ». Mais trop de zones d’ombres demeurent. Nous savons tous que la France a formé les militaires et accompagné dans les années qui précédaient le gouvernement qui allait commettre ce génocide. Mais s’agit-il seulement d’une faute politique ? Quelle part de responsabilité la France détient-elle dans les évènements de 94 ? Pourquoi y a-t-il tellement de présumés génocidaires en liberté sur notre sol ? Il nous appartient de jeter un regard lucide sur notre passé, aussi douloureux soit-il. Que chacun en soit certains. Nous en sortirons grandi, non rapetissé.
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